Les cahiers de Serge Bonnery

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Fragments d’Auschwitz (2)

jeudi 11 juin 2015, par Serge Bonnery

[Après une visite à Auschwitz - Texte en cours - Etat au 10/06/15, 11:18]

Chant II (provisoire)

comment dire
endommagé
oui
voilà
le mot
en
dom
ma

l’étrange fourmillement au bout des doigts qui vous laisse avec l’impression de n’être qu’un corps
seulement un corps
pas un corps surmonté d’une tête et dans cette tête
des pensées
des sentiments
pas même
mais
un corps crissant

les roues du train ont poussé un hurlement quand la motrice a freiné alors qu’un panneau rongé par la rouille indiquait sur un bout de quai abandonné au sauvage

Oswieçim

ils disent ainsi
en polonais
Os
wie
çim
le nom de la ville qui fut changé par l’occupant comme pour y apposer son sceau

JPEG - 96 ko
Boîtes de Zyklon B conservées au musée de Auschwitz I

le sceau des nazis au milieu d’une forêt de bouleaux défrichée en son temps pour laisser place aux usines chimiques d’IG Farben qui ont tourné à plein régime entre 1942 et 1944 grâce à la main d’œuvre gratuite que fournissait le camp et fabriquer le Zyklon B utilisé pour gazer les exterminés
les
ex
ter
mi
nés
tandis que sa filiale Bayer - qui existe toujours - marchandait 170 marks l’unité au lieu des 200 demandés
un lot de femmes
un
lot
de
femmes
En vue de tester un soporifique [1]
un
so
po
ri
fi
que
mais
considérant le prix de 200 marks exagéré, nous offrons 170 marks par sujet, nous aurions besoin de 150 femmes
un
lot
de
150
femmes
pour 170 marks l’unité
D’accord pour le prix convenu. Veuillez donc faire préparer un lot de 150 femmes saines que nous enverrons chercher très prochainement
un
lot
de
150
femmes
pour tester un soporifique Bayer
qui fabrique encore aujourd’hui des
Bayer
qui
fabrique
toujours
des
comme
si

une forêt de bouleaux donc
défrichée en son temps pour y installer la plus vaste des usines de mort jamais construite par des humains pour des humains
Auschwitz II
autrement nommé Birkenau

Bir
ke
nau

JPEG - 171 ko
Ruines de l’un des crématoires d’Auschwitz II - Au premier plan, la chambre à gaz

140 hectares d’étendue plate comme la main d’où émergent quelques baraquements en bois sauvés de la destruction quand il s’est agi d’effacer toute trace de l’indicible
preuve - soit dit en passant - que ceux qui ont administré la mort à la dose que l’on sait avec l’application que l’on sait selon l’organisation que l’on sait avaient parfaitement conscience de leur crime sinon pourquoi auraient-ils
la veille de l’arrivée des troupes soviétiques
la
veille
car il est dit que les fours ont brûlé des corps jusqu’à la dernière heure toute occupée à la frénésie de l’effacement
pourquoi donc
ce 26 janvier 1945 [2],
auraient-ils procédé à la destruction des baraquements et surtout
sur
tout
au dynamitage méthodique des quatre fours crématoires
K II
K III
K IV
K V
qui avalèrent par centaines de milliers les corps des exterminés

Bir
ke
nau
140 hectares d’étendue devant laquelle vous êtes pris de vertige
pris
de
ver
ti
ge
comme si vous vous trouviez au sommet d’une falaise et que vous sentiez le vide sous vos pieds

le
vi
de
sous
vos
pieds
le
trou
sous
vos
pieds
l’a

me

c’est ici
à Birkenau
qu’en plein milieu d’un après-midi de mai
j’ai senti mon corps se trouer

c’est ici qu’en plein milieu d’un après-midi de mai
je me suis raccroché comme j’ai pu au tronc noirâtre d’un bouleau
élégant
pour ne pas dire majestueux
mais comme
effaré
lui
aussi
ef
fa

seul
au milieu de rien
pas un rien ordinaire
pas un rien de rien
mais un rien qui contient tout
tout
ce que les mots ne peuvent
ne pourront
jamais
contenir

c’est ici
à Birkenau
devant 140 hectares dévolus à la destruction des corps
que je suis tombé
dans moi
dans le plus profond de ce que je crois être moi
devenu soudain si peu
c’est
ici
que
je suis tombé
dans si peu de moi
ou du moins ce qu’il en restait à cet instant-là
hanté par un nombre d’yeux incalculable
ceux-là même qui m’avaient regardé un peu plus tôt le matin dans un baraquement d’Auschwitz I où on les a alignés
des centaines de photographies
et je n’ai vu que leurs yeux
et je suis parti avec
et depuis
ces yeux m’accompagnent
ils m’habitent

et c’est avec ces yeux-là
les yeux des exterminés
leurs
yeux
que
maintenant
et
pour
toujours
du
fond
de
mon
trou

je regarde
le monde


[1Extraits de lettres datant d’avril et mai 1943 échangées entre les dirigeants de Bayer et l’administration d’Auschwitz.

[2Les camps d’Auschwitz ont été libérés le 27 janvier 1945 par les soldats de l’Armée Rouge.

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