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Sur la crise de la gauche

mercredi 30 octobre 2013, par Serge Bonnery

Au-dessus 
de la mêlée

Secouée par la phrase de Manuel Valls sur « la vocation des roms » puis par l’affaire Leonarda, engluée dans un chômage qui s’aggrave malgré des signes de reprise économique, accusée de matraquage fiscal, impopulaire, promise à de cuisants lendemains électoraux : la gauche est en crise. En off, des militants déboussolés parlent de bateau ivre. Deux élus - un maire, un sénateur - viennent de déchirer leur carte du parti socialiste. A gauche, rien ne va plus...

Mais quelle est la nature de cette crise ? Est-elle seulement conjoncturelle ou plus profonde ? C’est ce que nous avons demandé à Jacques Julliard. Dans son monumental ouvrage « Les gauches françaises, 1762-2012 » qui vient de reparaître dans la collection Champs des éditions Flammarion, l’éditorialiste de Marianne se place au-dessus des contingences et des événements proprement dits. Il ne fait pas l’histoire des partis mais celle des gauches, ce qui n’est pas la même chose, même si les deux sont intimement liées. Depuis les Lumières et Condorcet jusqu’à nos jours, Jacques Julliard suit avec l’acuité du journaliste et la rigueur de l’historien les lames de fond qui ont alimenté l’idée de gauche et qui la poussent aujourd’hui dans ses retranchements. Ce livre est une somme. Plus que cela encore : un outil pour ceux qui construiront la gauche de demain. Car aux yeux de Jacques Julliard, l’Histoire ne vaut que si elle éclaire l’avenir.

« La gauche ne sait plus comment traduire l’idéal de justice sociale »

Qu’est-ce que, selon vous, l’idée de gauche ?
Historiquement, la gauche existe au XVIIIe siècle, à l’état philosophique, avant d’exister politiquement. Cela ne veut pas dire que les Lumières sont de gauche. C’est la gauche qui, plus tard, s’est reconnue dans les Lumières. L’idée de gauche, c’est l’alliance de l’idée de progrès scientifique telle qu’elle apparaît au XVIIIe puis se développe dans les philosophies du XIXe siècle, avec l’exigence de justice sociale. La gauche est un équilibre des deux : si vous enlevez la justice sociale, elle n’est qu’une technocratie du progrès. Et si vous enlevez le progrès, elle se réduit à une vague philanthropie.

Et qu’est-ce qu’être de gauche ?
Etre de gauche, c’est penser que l’Histoire a un sens positif, selon l’idée de progrès. Cependant, cette idée a évolué et elle vient mourir sous nos yeux. Quand Condorcet parlait de progrès, il avait en tête le progrès de l’esprit humain. Selon lui, de scientifique, le progrès deviendrait technique, puis social et enfin moral. Mais après les goulags et Auschwitz, nous n’y croyons plus. Que l’Allemagne, un pays parmi les plus civilisés, produise le nazisme n’était pas dans le schéma de Condorcet.

L’idée de progrès est donc en crise ?
Elle est en crise depuis les goulags. Elle l’est depuis l’effondrement du communisme non seulement à l’Est mais aussi dans les esprits. C’est la raison fondamentale de la crise actuelle de la gauche.

Vous montrez dans votre livre que la gauche s’est forgée dans les combats. Est-ce encore vrai ?
Si la gauche manque de combativité, c’est que les enjeux ne sont plus aussi clairs. La gauche avait un objectif stable, la justice sociale. Notez que si la droite dispute à la gauche les idées de liberté et de fraternité, elle ne se réclame jamais vraiment de l’égalité. Mais ce distingo ne suffit pas. Avec la crise, la gauche ne sait plus comment traduire l’idéal de justice sociale. Il fut un temps où le prolétariat catalysait les idées de progrès et de justice. Or on ne sait plus très bien ce qu’est le prolétariat. Je me souviens d’une phrase de Marcuse. Lors d’une rencontre, il m’avait dit : « Je suis un marxiste qui a perdu en 1917 son agent historique ». Que voulait-il dire ? Qu’il ne pouvait plus croire au prolétariat comme classe élue pour accomplir le travail de transformation de l’humanité qui est au fondement du projet de la gauche.

Gauche et pouvoir font-ils bon ménage ?
L’idée est encore bien ancrée, selon laquelle la gauche est plus efficace dans l’opposition que dans l’exercice du pouvoir. La culture de gouvernement que Mitterrand avait tenté d’installer ne lui a pas survécu. Les gens de gauche repoussent l’idée du sacrifice de valeurs au nom du pouvoir. Gouverner vous oblige à vous changer alors que vous ne le voulez pas.

Mais alors, comment la gauche peut-elle s’en sortir ?
Il s’agit moins de sauver la gauche que les idées qui la font vivre. Politiquement, la gauche n’est pas menacée dans la mesure où l’alternance est admise dans les mentalités. Elle perdra des élections. Elle en regagnera. L’instrument de la justice sociale lui assurera de reconquérir le pouvoir si elle le perd. Par contre, elle est menacée sur le plan philosophique. Si elle veut se sauver, elle doit inventer une idée de progrès compatible avec la dureté de l’époque. Et porter l’ambition qu’ont incarné des personnalités comme Jaurès ou Blum, pour permettre à l’humanité d’être maîtresse de son destin. La gauche doit partir à la recherche d’un nouveau XVIIIe siècle !

Fracture

Analysant les causes profondes de la crise qui mine la gauche, l’éditorialiste et historien Jacques Julliard aime à rappeler qu’en 2007, lors de la campagne présidentielle, il avait soutenu l’idée de démocratie participative défendue par Ségolène Royal. Ayant constaté le désamour du peuple vis-à-vis de la gauche et mesuré la fracture qui séparait de plus en plus les élites du « prolétariat », Ségolène Royal voulait rapprocher les politiques des citoyens. Son idée a été tuée dans l’œuf par ses propres amis socialistes. Résultat : la gauche qui s’est « technocratisée » à outrance ne parvient plus à combler le fossé qui la sépare de ses électeurs potentiels.

François Hollande et ses amis incarnent « l’énarquisation » du système. Le dernier mot du président sur le chômage et « la décélération évidente » de son augmentation (alors qu’un nouveau record de 3,29 millions demandeurs d’emploi a été battu au mois de septembre), est à ce sujet éloquent. L’élite de gauche ne sait plus parler au peuple. A la gauche de la gauche, les vociférations populistes de Mélenchon ne donnent pas un meilleur résultat. Et il ne semble pas que Manuel Valls ait tiré toutes les leçons de la droitisation extrême du discours sarkozyste qui fut une des causes de la défaite du président sortant en 2012.

Cité dans une enquête de l’Agence France Presse sur la crise politique que traverse la France, le socialiste Jean-Christophe Cambadélis pointe « une technocratisation du discours » qui, selon lui, « amène à la réduction du clivage gauche-droite » et accrédite le slogan de l’extrême droite stigmatisant l’UMPS à tour de bras. Voilà comment Marine Le Pen est désignée meilleure opposante de François Hollande par 46 % des Français. Ces 46 % ne sont pas uniquement le fruit du patient travail qu’elle a entrepris pour dédiaboliser son parti. Ils sont aussi le visage d’une fracture dont la gauche, après l’UMP, porte désormais la responsabilité.

Jacques Julliard, « Les Gauches françaises, 1762-2012 », collection Champs Flammarion.


serge bonnery - 30 octobre 2013

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