Les cahiers de Serge Bonnery

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Fragments d’Auschwitz (1)

mardi 2 juin 2015, par Serge Bonnery

[Après une visite à Auschwitz - Texte en cours - Etat au 02/02/15, 6:01]

Chant I (provisoire)

empli de silence

n’était le mouvement lointain des groupes qui s’avancent

de silence
empli
et d’immobilité

le vent mollit dans les bouleaux
dans
les
bouleaux
des oiseaux chantent
les oiseaux chantent
dans
les bouleaux

la nature a-t-elle ici jamais perdu ses droits ?

Krakov 740

Oswieçim
se dit en polonais
derrière son guichet l’employée de KPK [1] fait de son mieux
ne comprend pas
derrière son guichet
le nom que vous lui murmurez
finit par s’arrêter sur deux syllabes d’un autre
nom
Auschwitz
se dit en allemand
derrière son guichet et la vitre qui vous sépare d’elle - vous parlez par une sorte de sas muni de trous - l’employée de KPK fait de son mieux consulte l’écran de son ordinateur puis se saisit d’un bout de papier
un bout
de
papier
sur lequel elle écrit au stylo à bille

Krakov 740

dessine ensuite une flèche tirant vers la droite et poursuit
elle écrit maintenant
Oswieçim
elle l’écrit en polonais
pas en allemand
Oswieçim
pas Auschwitz

Oswieçim 920

l’employée de KPK qui derrière son guichet fait de son mieux vous a montré un autre horaire plus tard dans la matinée
plus
tard
dans
la
matinée
mais il ne vous convient pas
vous préférez le premier

Krakov 740

vous ressentez un besoin de temps
comme une impérieuse nécessité
un
besoin
de
temps

Une litanie

Vous êtes revenu le lendemain à l’heure dite le train était annoncé avec un retard de vingt minutes vous avez attendu assis sur un banc

attendu

un changement de quai est intervenu à quelques minutes du départ vous n’avez pas couru seulement pressé le pas sans inquiétude particulière vous êtes monté dans un wagon où il n’y avait personne une sonnerie rauque vous a prévenu de la fermeture automatique des portes le train a démarré dans un relent poussif de rouilles mécaniques

C’est un vieux train dont l’intérieur est calfeutré de bois et les sièges de tissu rouge un omnibus qui fait les cent pas s’arrête dans toutes les gares ne roule pas à plus de quarante kilomètres heure entre deux stations vous avez le loisir de détailler le paysage et vous vous demandez pourquoi les abords des voies ferrées à l’orée des villes sont partout aussi glauques à l’orée des villes détritus cimetières d’usines désaffectées carcasses de voitures entassées friches hangars hagards bitumes dévastés tags gothiques

puis

la forêt de bouleaux corps blancs longilignes tachetés de blessures sombres silhouettes étranges que le vent incline à sa guise

le ciel est bas

à portée de main
un village
un bourg
une ville dont vous devinez la vocation industrielle aux cheminées dressées comme des mâts dans la plaine
des
mâts
dans
la
plaine

vous avez pu détailler à portée de main le nom de chaque lieu traversé

Zabierzow
à portée de main
Rudawa
à portée de main
Kreszowice
à portée de main
Wola Filipowska
à portée de main
Dulowa
à portée de main
Trzebinia
à portée de main
Chrzanow
à portée de main
Libiaz
à portée de main
Chelmek Fabryka
à portée de main
Gorzow Chrzanowski
à portée de main
Oswieçim

Oswieçim 1010

Le quai de gare est désert il ressemble à tous les quais de gares déserts enveloppés dans un ciel gris les voies s’y entrecroisent les plus éloignées du quai où vous marchez sont envahies de graminées elles ne doivent plus servir aujourd’hui seules deux dont les rails luisent paraissent en service vieux wagons de marchandises abandonnés là-bas parmi les hautes herbes et plus près de vous un convoi de bennes remplies d’une substance minérale noire - du charbon ? - attend

il semble attendre là de toute éternité

le hall est désert lui aussi
sent le vieux et le froid
l’abandonné

deux boutiques dont les grilles sont abaissées l’une vend de tout mouchoirs en papier revues pornographiques briquets boissons pétillantes lampes de poche électriques l’autre des montres pour hommes et femmes de toutes tailles elles indiquent la même heure à quelques secondes près

Oswieçim 1010

il est temps d’y aller maintenant de trouver le chemin vous quittez le hall dehors il n’y a personne les quelques voyageurs qui sont descendus en même temps que vous se sont éparpillés vous vous approchez du plan qui vous indique la direction à suivre pour rejoindre

Muzeum Auschwitz I

car c’est là que vous vous rendez. A pied. Vous traversez la route principale où se croisent toutes sortes de véhicules et vous vous engouffrez dans la ville.

Emplie de silence.


[1Compagnie de chemins de fer polonaise

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