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"L’Espagne a retrouvé le droit à la mémoire"

mercredi 13 mai 2015, par Serge Bonnery

Du 15 au 17 mai, le Banquet du livre de Lagrasse interroge la mémoire de la guerre civile dans la littérature espagnole. Dominique Blanc est anthropologue au centre de Toulouse de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Ses recherches portent sur les mises en scène et les mises en récit de la mémoire de la guerre civile espagnole en Catalogne aujourd’hui. Il est aussi traducteur de littérature espagnole et a notamment traduit Miguel Delibes aux éditions Verdier ainsi qu’un livre de photos d’Isabel Muñoz (Actes Sud, 2004). Pour lancer le débat, Dominique Blanc retrace quarante ans d’histoire.

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Photo Agusti Centelles (tous droits réservés)

Cette scène de la guerre civile a été photographiée par Agusti Centelles considéré, avec Robert Capa, comme le grand photographe des événements survenus en Espagne entre 1936 et 1939. Décédé en 1985, Agusti Centelles avait été interné au camp de Bram après la Retirada. Un livre rassemblant son travail photographique sur la guerre d’Espagne est disponible aux éditions Actes Sud. Il constitue un témoignage unique et bouleversant sur les années noires de l’histoire d’Espagne. Nous publions ce document avec l’aimable autorisation des éditions Actes Sud.

Que s’est-il passé, du point de vue mémoriel, après la mort de Franco, le 20 novembre 1975 ? Pour passer à la démocratie, il y a eu une entente sur le fait que les partis politiques allaient être légalisés ainsi qu’une acceptation de la monarchie, y compris chez les Républicains. En fait, c’est un pacte implicite qui s’est mis en place, la mémoire de la guerre civile étant la grande perdante de cette période.

C’est ce qu’on a appelé le pacte du silence... Oui, une loi du silence qui a été renforcée par la loi d’amnistie de 1977. A partir de ce moment, il était impossible de traduire en justice des auteurs de crimes de guerre. Le bon côté, c’est que l’Espagne passait à autre chose après la dictature franquiste. Le mauvais, c’est que le silence allait continuer sur les actes commis par cette dictature.

Est-ce que le climat a évolué avec l’accession des socialistes au pouvoir en 1982 ? Non, rien n’a changé.

Pourquoi ? Parce que le silence facilitait le passage à la démocratie. En 1982, l’Espagne était encore traumatisée par le coup d’état manqué du 23 février 1981 aux Cortes.

A partir de quel moment le travail de mémoire a-t-il commencé ? Il a fallu attendre les années 2000 avec l’ouverture de la première fosse commune. C’est en fait une question de génération. A cette époque, les protagonistes de la guerre civile disparaissent. Leurs enfants, pour tourner la page du franquisme, avaient accepté le silence. Ce sont ensuite les petits-enfants - los nietos - qui ont pris en charge cette mémoire selon l’idée qu’il n’était pas possible de construire un avenir sans avoir soldé le passif de la guerre civile.

Que se passe-t-il, donc, dans les années 2000 ? C’est à ce moment-là que naît le mouvement de réappropriation de la mémoire historique. Jusque-là, il n’existait aucun monument à la mémoire des victimes républicaines. Les premiers ont été érigés à partir de l’an 2000. C’est aussi dans ces années-là que l’on commence à faire tomber les statues de Franco et à effacer les inscriptions fascistes sur les murs des églises.

Où en est-on aujourd’hui ? Les choses continuent d’avancer, surtout depuis la loi de 2007 qui reconnaît le droit à la réhabilitation de toutes les victimes ainsi que la recherche des disparus. Après la loi du silence de 1977, celle de 2007 marque le retour à la parole.
Trente ans plus tard... L’Espagne retrouve peu à peu le droit à la mémoire. Avancer vers le futur ne consiste pas à se taire sur le passé.

Le Banquet du livre va se pencher sur la manière dont la littérature s’approprie ce travail mémoriel. Qu’en est-il selon vous ? Là encore, le processus a été long à se mettre en œuvre. Jusqu’à la fin des années 90, on a peine à trouver en Espagne des romans ou des fictions traitant de la guerre civile. Alfonso Cervera, que nous recevons à Lagrasse, a été un des premiers à publier sur le sujet. Il fut un précurseur, tout comme Julio Llamazares avec Lune de loups, traduit chez Verdier. Aujourd’hui, la littérature mémorielle est foisonnante. Pendant trois jours à Lagrasse, au gré des rencontres, des débats et des tables-rondes, nous interrogerons la manière dont la fiction romanesque a pris en charge cette mémoire.

Bataille de l’Ebre : l’Histoire à bras-le-corps

Octobre 2005. Inauguration de l’Ossuaire-Mémorial de Camposines (La Fatarella, Catalogne). Pour la première fois, les familles des soldats morts sans sépulture à la bataille de l’Ebre peuvent enfin honorer leurs disparus, soixante-six ans après la fin Guerre Civile et trente-sept ans après le retour de la démocratie. (Photos Dominique Blanc - collection personnelle - tous droits réservés)

En quoi consiste votre travail d’anthropologue sur la guerre civile espagnole ? J’observe comment les populations s’approprient la mémoire de cette période sur un lieu précis : celui de la bataille de l’Ebre qui fut une bataille décisive. Elle a duré 115 jours et fait quelque 40 000 victimes. La défaite des Républicains a été suivie immédiatement par l’invasion de la Catalogne puis par la Retirada.

Qu’en est-il, donc, de la mémoire en ce lieu historique ? Jusqu’à il y a sept ou huit ans, absolument rien, sur le terrain, ne rappelait la bataille. Rien, non plus, pour honorer la mémoire des morts républicains. Puis à partir de 2005, des actions ont été entreprises pour rechercher le lieu exact de la bataille et retrouver précisément la ligne de front. La Generalitat de Catalunya a ensuite créé un mémorial démocratique. Il s’agit d’une institution dont le but est de rappeler la mémoire de la résistance au franquisme en Catalogne. Cinq à six musées ont été créés. Mais il n’y a pas que ça...

Quoi d’autre ? Il y a ce que les gens eux-mêmes ont fait. Beaucoup ont recueilli des souvenirs et retrouvent encore, en labourant leurs champs, des objets de la guerre. Certains ont créé, dans leurs garages, des petits musées privés. Ils ont ainsi construit leur propre mémoire. Des associations se sont également créées dont certaines ont pour objet de reconstituer des moments de la bataille, en costume d’époque. C’est le signe tangible de la construction, en un lieu déterminé, d’une mémoire plurielle, qui ne concerne pas que le « camp » républicain.

En plus de toutes ces activités, vous êtes aussi traducteur. Vous avez notamment traduit les romans de Miguel Delibes chez Verdier. Ce travail-là est important pour vous ? Très ! Et quand je disposerai de plus de temps, je m’y consacrerai totalement. J’aime traduire. C’est un plaisir de se glisser dans l’écriture d’un autre. La collection de littérature Otra Memoria des éditions Verdier est précieuse. Elle a permis de faire connaître aux lecteurs français des écrivains peu traduits jusque-là. C’est le cas pour Miguel Delibes qui n’avait plus été traduit en français depuis les années 40. Il est, en outre, l’un des premiers auteurs à avoir abordé la guerre civile dans ses livres avec son grand roman L’étoffe d’un héros.

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