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Quand Malraux s’éveille à la politique

samedi 9 mai 2015, par Serge Bonnery

Raoul Marc Jennar est docteur en science politique et en études khmères à l’Institut national des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Administrateur des Amitiés Internationales André Malraux, il a participé à l’édition du deuxième tome de ses œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il publie aujourd’hui un livre sur l’aventure indochinoise du futur grand écrivain. Où le jeune homme fasciné par l’Orient quitte le costume du dandy pour revêtir celui de l’intellectuel militant.

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Clara et André Malraux en 1923 dans le Loiret, avant leur départ pour l’Indochine (collection Florence Malraux)

Qui était André Malraux avant son départ pour l’Indochine ? Un tout jeune homme qui surprend déjà par sa culture. Il a 22 ans en 1923. Il a écrit quelques poèmes jugés farfelus par ses contemporains. Il a aussi publié des textes critiques dans la revue Action où travaille Clara. C’est là qu’ils se sont rencontrés.

Et politiquement ? Rien !

Pourquoi part-il en Indochine ? Il est fasciné par l’art et par l’Orient. C’est une fascination livresque et intellectuelle. Mais il a une intuition géniale : il pressent que tous les temples khmers n’ont pas été inventoriés et qu’il doit en exister une succession entre Angkor et le royaume de Siam, « la voie royale ». Il se rend sur place pour vérifier sa théorie. Mais il y a autre chose. A cette époque, Clara et André ont perdu toute leur fortune en bourse. Ils sont ruinés. André a dans l’idée de s’emparer de statues dans ces temples et de les vendre pour gagner de l’argent.

Que découvre-t-il sur place ? Il a un autre coup de génie. C’est lui qui identifie ce qui est probablement le plus bel édifice d’art khmer : le temple de Banteay Srei.

C’est là que survient l’épisode des statuettes... En effet. En décembre 1923, Clara et André sont arrêtés pour vol de statuettes et assignés à résidence. Ils passent tout le premier semestre de l’année 1924 à Phnom Penh, dans l’attente du procès. Cette période est un premier moment clé dans la formation politique de Malraux.

Pourquoi ? Parce qu’il prend contact avec la société coloniale dont il observe le fonctionnement.

Et que voit-il ? Le mépris, l’arrogance, l’exploitation, l’injustice et la discrimination... Il découvre l’attitude des coloniaux à l’égard des indigènes. Et il fait la connaissance d’un professeur d’histoire, Bernard Bourotte, qui commence son éducation politique. Il lui raconte, entre autres, les exécutions arbitraires et la torture...

Comment se déroule le procès ? Du point de vue de la justice, c’est un scandale ! Malraux découvre qu’il n’est pas jugé pour ce qu’il a fait mais pour ce qu’il est. La presse le traite de juif et de bolchevique parce qu’il a épousé une juive allemande et qu’il s’intéresse au sort des populations colonisées ! Il écope de trois ans de prison mais fait appel, ce qui lui permet de rester libre. Ce procès laisse en lui une profonde blessure. C’est l’élément déclencheur qui l’éveille à sa conscience politique.

En appel, il voit sa peine allégée... ... Grâce à un document qui avait été occulté lors du procès. Il est signé de la main de Georges Groslier, le conservateur du musée de Phnom Penh, celui-là même qui l’avait dénoncé à la police. Mais ce document atteste du fait que les statuettes ont été volées dans un temple non répertorié et que, donc, Malraux ne saurait tomber pas sous le coup de la loi. Il est quand même condamné à une peine avec sursis et peut rentrer à Paris.

Pour mieux revenir... En appel, André est défendu par l’avocat Paul Monin. C’est avec lui qu’il crée, dès son retour à Saigon en 1925, le journal Indochine. Le premier numéro sort le 17 juin 1925. La fondation de ce journal est l’acte de naissance du Malraux militant.

Antifasciste

En 1933, paraît dans l’hebdomadaire Marianne un article intitulé SOS Indochine et signé André Malraux dans lequel l’auteur de La condition humaine - qui vient de recevoir le prix Goncourt - qualifie le système colonial de « fasciste ».

1933, c’est aussi l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. André Malraux va prendre l’habit du combattant : en Espagne d’abord, à la tête de l’escadrille internationale España qu’il a créée. Et quelques années plus tard, sur le sol français, à la tête de la brigade Alsace-Lorraine contre les nazis. Pour Raoul Marc Jennar, « le Malraux antifasciste est né en Indochine ».

Raoul Marc Jennar connaît l’œuvre de Malraux. Il a participé à l’édition du deuxième tome de ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade. Le livre qu’il publie aujourd’hui offre un point de vue peu évoqué par les biographes, hormis l’épisode des statuettes. L’aventure indochinoise d’André et Clara Malraux est ici traitée à la lumière de documents inédits faisant de cet ouvrage une référence sur les années de jeunesse de l’écrivain.


Comment Malraux est devenu Malraux, par Raoul Marc Jennar. Editions Cap Béar. 215 pages, 16 euros.

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