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Par tous les temps avec Gaston Puel

lundi 27 avril 2015, par Serge Bonnery

Gaston Puel nous a quittés mais il ne nous a pas quittés. Demeurent sa parole et ses livres qui nous sont commune présence.

Carnet de Veilhes, III

La parole poétique, lorsqu’elle est à ce point « élancée vers le Beau », lorsqu’elle dit avec autant de force et de simplicité mêlées, la « marche vers le Bien », cette parole mérite un P majuscule - Parole comme on écrirait Verbe, sans risque de confusion.


Voici des années - mais le temps, ici, est-il de la partie ? - que Gaston Puel porte sa plume en éveilleur. Le poète est celui qui, « debout sur les heures » comme le nota Joë Bousquet, veille. Au grain, à la tempête, à l’accalmie suspecte de nos ciels incertains, juché au sommet de sa colline dominant des paysages dorés en été, aux lignes lentes et aux courbures féminines, touchant du doigt la terre-mère, la nourricière qui donne d’une main sans jamais reprendre de l’autre jusqu’au jour où la faux fait justice de tout. 


Mais, direz-vous, il est donné à l’homme, à tous les hommes, d’attendre ce lieu. Autre affaire est de l’atteindre. Le poète est celui qui marche, debout, éveillé, celui qui se mêle au vent et va à la rencontre de ce « lieu de nulle part » où « retentit une autre parole », non pas tombée du ciel mais montée de la terre d’où il l’a entendue gronder, patiemment déchiffrée avant de la traduire du silence des pierres.


« Nous vivons sous le même règne », a proclamé Louis Aragon. Nous brûlons des mêmes feux, pleurons, gémissons, rions et nos angoisses - ces souterraines - nous portent plus loin ou nous enterrent. Mais le poète, « parfois, noué à la perfection de parole, le poète n’est plus au monde » pour la raison qu’il est le regard par où le monde entre en lui et devient plus grand que l’imaginable. 


Gaston Puel, je le vois volontiers, s’agenouillant, l’oreille collée au sol, à l’écoute de la vie où elle palpite, dans l’attente du lieu où « se lève un autre jour », Gaston Puel fouit les mots de sa terre de Veilhes.
 De cette terre ensoleillée d’où il pleut des torrents de « lumière cuivrée », Gaston Puel revient toujours avec un poème, « calme repons », un poème plus long que le jour qui l’a vu naître, un poème (le même, revenant), qu’il écrit et réécrit sans cesse, à la recherche du nom.

Et ce nom, Gaston Puel l’a trouvé. A Veilhes. Un village. Comme à Peille Ferré allait le soir avec Marie. Ce beau nom de Veilhes d’où le poète veille pour nous.
 La poésie de Gaston Puel sort par tous les temps, par « les fleuves enflés » et les « forêts transies ». Où elle éclot, « les fleurs butinent les abeilles » et ce qu’elle dit de ce pays, « terre ouverte », nous tient lieu de naissance.

Carnet de Veilhes, IV

Ici sont bribes, fragments, écoutes du monde tel que l’écrivain d’un trait de sa plume le saisit, dans la fulgurance de l’instant. Fixer ce qui, de l’éphémère, est appelé à demeurer dans l’incise, à même la pierre. Encore et toujours : la confrontation au réel. Mais de quelle nature est cette confrontation ?

Gaston Puel :
 « sans s’affranchir du réel, la poésie l’éconduit, le distance, nous enlevant à sa trivialité, à ses limites pour nous laisser sur les lèvres l’éphémère saveur de l’ailleurs ».
Cet énoncé, dès le premier feuillet de ce quatrième tome d’une géographie de l’intime, mérite qu’on s’y arrête. Que nous dit le poète ?

1) Que la poésie ne s’affranchit pas du réel. Qu’il n’est pas en son pouvoir de faire comme si... tout ce qui, autour de nous, habite et hante n’existait pas.

2) Mais ce réel, la poésie l’interroge, le sonde. Matériellement, elle agit sur lui comme l’acide. Le ronge, l’égratigne, l’éprouve jusqu’à l’usure. Je dirais : jusqu’à la transparence.

3) Ainsi peut-elle (et c’est sans doute son seul et unique moyen) en abolir les limites.

4) Que reste-t-il quand tout est dit ? Rien, sinon une impression, un frisson, une larme.


Ce qui reste, c’est ce que le poète nous aide à entrevoir : vision/sensation dont il ne demeurerait rien si elle n’était notée, nommée. En l’occurrence, nommer reviendrait à faire naître, accoucher. Eh bien oui, le poète accouche. Il accouche du monde tel qu’il le donne à voir. 


La poésie de Gaston Puel mêle à la tendresse une attention au monde sans égale. La poésie de Gaston Puel, c’est l’accueil fait à la vie dans ce qu’elle a de merveilleux. Et lorsque vous rentrez le soir, chez vous, après une journée harassante, couvert de boue, de salissures, les poèmes de Puel piaffent d’impatience sur les rayons de la bibliothèque, attendent que vous les interrogiez, vous pressent de les lire. Eux se savent détenteurs d’une force susceptible de vous soutenir dans vos heures de doute, d’angoisse et de peine.

Les poèmes de Puel ? 
Ils marinent 
« Dans la beauté invisible ».
 Fermons les yeux...
« Marchant à leurs côtés, nous saurons bientôt pourquoi
 Nos mains se tiennent
 et certains que nous passerons l’hiver ensemble à cheminer malgré le froid »...


Les Carnets de Veilhes et d’autres livres de Gaston Puel sont disponibles au catalogue des éditions de l’Arrière-pays.

A lire aussi, sur L’Epervier Incassable : Gaston Puel sans relâche

Les illustrations sont extraites de l’exposition Gaston Puel en chemin présentée par le Centre Joë Bousquet et son Temps à la Maison Joë Bousquet, rue de Verdun à Carcassonne, du 14 novembre 2003 au 14 février 2004.

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