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Vigny : Le Mont des Oliviers

mercredi 22 avril 2015, par Serge Bonnery

Circonstances. Le poème paraît pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1843 sous la rubrique intitulée "poèmes philosophiques". La strophe du Silence ne figure pas dans cette édition originale. Elle est d’une rédaction plus tardive. Selon toute vraisemblance, elle a été composée par Alfred de Vigny au printemps de 1863 au moment où il élabore le plan de son recueil Les Destinées.

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Alfred de Vigny

Forme. Le poème est composé de 149 alexandrins divisés en trois parties et une strophe additionnelle intitulée Le Silence. La plupart des vers sont coupés à l’hémistiche : « Alors il était nuit / et Jésus marchait seul… » Les trois parties sont d’inégale longueur.

La première comporte 34 alexandrins et décrit la scène qui se déroule au Mont des Oliviers où l’on voit Jésus s’isoler de ses disciples pour prier le Père. La deuxième partie, la plus longue du poème, comporte 95 alexandrins : il s’agit d’un monologue, la prière que Jésus adresse au Père sous forme de plaidoyer. La troisième, composée de seulement de douze alexandrins, est celle de la soumission qui précède l’arrestation. Jésus, à cet instant, s’en remet à la volonté du Père quand apparaît, dans la pénombre, « la torche de Judas ».

A l’origine (1843), le poème s’arrêtait à ce vers : « Et puis il vit rôder la torche de Judas ». Puis est venue s’ajouter la strophe dite du Silence, composée de sept alexandrins consacrés au silence de la Divinité qui demeure sourde à l’appel du Fils. Dans la symbolique des nombres, sept représente la perfection. Il n’est sûrement pas innocent que Vigny ait choisi de composer une strophe en sept vers pour évoquer la Divinité.

Fond. Dans ce poème, Alfred de Vigny exalte l’humanité de Jésus. C’est un thème qui le hante depuis des années, « peut-être depuis 1824 » indiquent François Germain et André Jarry dans l’appareil critique de l’édition Pléiade. On trouve en effet, dans des notes manuscrites de cette année-là, la mention « L’homme-Dieu » qui semble indiquer que Vigny s’interroge déjà sur la double nature de Jésus : vrai-homme et vrai-Dieu.

Mais nous observerons avec ses éditeurs en Pléiade que le poème nous parle non pas de l’ascension de Jésus vers la Divinité, de son accession au statut divin, mais au contraire, il « met en scène un Dieu devenant homme, non pas à l’heure de son incarnation mais au moment de son agonie ».

Pour Alfred de Vigny, qui suit à la lettre le récit du Mont des Oliviers tel que rapporté par les Evangiles synoptiques, Jésus est Dieu depuis sa naissance. Dit autrement, sa nature divine lui est consubstantielle. Et pourtant, il n’en est pas moins homme. C’est donc un drame à première vue incompréhensible qui se noue dans le jardin de Gethsémani : le moment où, en Jésus, Dieu se sépare de l’homme. Le moment - terrible - où Dieu se retire et laisse son Fils-homme seul face à son destin.

« Il se courbe, à genoux, le front contre la terre ;
Puis regarde le ciel en appelant : « Mon Père ! »
Mais le ciel reste noir et Dieu ne répond pas » (I, 11-13).

Dès le début du poème, la rupture est consommée. Dieu ne répond pas à l’appel de son Fils parce que Dieu s’est retiré du monde et laissera le destin de l’homme s’accomplir.

Quelques vers plus loin, la confirmation :

« Le Fils de l’Homme alors remonte lentement.
Comme un pasteur d’Egypte il cherche au firmament
Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.
Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile
D’une veuve, et ses plis entourent le désert ». (I, 21-25).

Tout au long du poème, la solitude de Jésus va aller en s’accentuant jusqu’au monologue qui compose la deuxième partie du texte et où on n’a jamais senti Jésus aussi seul, parlant à Dieu et/ou se parlant à lui-même, mais surtout parlant dans le vide sidéral qui l’environne, en ce jardin où même ses disciples se sont endormis (évanouis ?)

Dès le début du monologue, Jésus supplie le Père de le laisser vivre.

« Jésus disait : « Ô Père, encor laisse-moi vivre ! »

Observons au passage le positionnement du mot fort de cet alexandrin : encor, placé juste après l’hémistiche, dans un moment de respiration qui accentue le sens. Encor… Jésus veut vivre encor, prière on ne peut plus humaine. Qui, promis à la mort, hormis les instincts suicidaires, ne désire pas vivre… encor ?

Mais pourquoi Jésus demande-t-il à Dieu une sorte de sursis ? Parce qu’il estime ne pas avoir terminé sa mission.

« Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre ».

Terrible supplique et terrible sentence : l’homme n’aura pas le dernier mot car, nous dit le poète, le dernier mot n’appartient qu’à Dieu.

Et puis, tout au long du poème, nous entendons Jésus avouer son angoisse et sa peur. Les sentiments humains, toujours...

« Il se lève étonné, marche encore à grands pas,
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente
Découle de sa tête une Sueur sanglante » (I, 14-16).

Dans ces trois vers, Vigny reprend Luc (22, 44) : « Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre ». C’est le phénomène connu médicalement sous le nom d’hématidrose, une maladie rare causée par l’angoisse et le stress.

« Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,
N’ont rien, mon Père, oh ! rien qui m’épouvante autant » (II, 73,74).

Notons, ici, la simplicité de l’aveu. Une simplicité qui en dit toute l’humanité.

Advient ensuite un moment important dans le monologue : celui où Jésus reproche au Père d’avoir laissé le Doute et le Mal se développer sur la Terre. L’accusation est pour le moins téméraire au regard de l’orthodoxie. Voici :

« Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre en poudre ;
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis. - C’est l’accusation
Qui pèse de partout sur la Création ». (II, 87-90).

Nous avons bien lu et entendu : Jésus propose à Dieu de l’absoudre. Mais on n’absout que d’une faute. Jésus considérerait donc que Dieu a commis une faute dans sa Création et se proposerait de laver non plus les fautes des hommes en rachetant par sa mort leurs péchés, mais celle de Dieu. Etonnant renversement de proposition sous la plume du poème qui frôle ici l’hérésie !

A partir de cet instant, c’est un long plaidoyer de Jésus que nous entendons, plaidoyer empreint du Doute qu’introduit dans les esprits la présence du Mal comptable chaque jour au sein de la Création :

« Et pourquoi les Esprit du mal sont triomphants
Des maux immérités, de la mort des enfants… » (II, 117-118)

A cette longue litanie de questions, Dieu oppose un silence sidéral.

Le poème se termine sur une terrible sentence, réponse de l’homme juste au silence divin.

« Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le Juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid Silence
Au Silence éternel de la Divinité ».

Ce n’est pas à proprement parler la mort de Dieu que proclame ici Alfred de Vigny qui a probablement eu connaissance du poème Le Songe de Jean-Paul Richter paru dans les Annales Romantiques de 1827-1828. Dans ce texte, le poète romantique allemand fait du silence la preuve de la non-existence de Dieu.

« Christ, n’y a-t-il point de Dieu ?
Il répondit : il n’y en a pas ».

Rien de tel chez Vigny où l’hypothèse d’une non-existence de Dieu est plutôt présentée comme une menace qui pèse sur l’incrédule. Auquel cas, on peut lire le poème Le Mont des Oliviers moins comme une mise en question de l’existence de Dieu que comme une invitation à croire en la parole de son Fils pour qui il ne fait pas de doute que Dieu existe puisqu’il n’a de cesse de s’adresser à lui avant d’accepter, dans la troisième partie du texte, de se soumettre à sa volonté.

« Il se prosterne encore, il attend, il espère,
Mais il renonce et dit : « Que votre Volonté
Soit faite et non la mienne, et pour l’Eternité ». (III, 132-134)

Chez Vigny, Jésus finit par s’en remettre au Père. Il renonce à lui-même, à sa vie, au nom du Père. Preuve irréfutable de son existence.

Voici maintenant le poème dans son intégralité.

Le Mont des Oliviers, par Alfred de Vigny
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Andrea Mantegna (1431 - 1506)
I

Alors il était nuit et Jésus marchait seul,

Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul ;

Les disciples dormaient au pied de la colline.

Parmi les oliviers qu’un vent sinistre incline

Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ;

Triste jusqu’à la mort ; l’œil sombre et ténébreux,

Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe

Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe ;

Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,

Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani :

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,

Puis regarde le ciel en appelant : « Mon Père ! »

- Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.

Il se lève étonné, marche encore à grands pas,

Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente

Découle de sa tête une sueur sanglante.

Il recule, il descend, il crie avec effroi :

« Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi ! »

Mais un sommeil de mort accable les apôtres.

Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.


Le Fils de l’Homme alors remonte lentement.

Comme un pasteur d’Egypte il cherche au firmament

Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.

Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile

D’une veuve et ses plis entourent le désert.

Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert

Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte

Serra son coeur mortel d’une invincible étreinte.

Il eut froid. Vainement il appela trois fois :

MON PÈRE ! - Le vent seul répondit à sa voix.
Il tomba sur le sable assis et, dans sa peine,

Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.

- Et la Terre trembla, sentant la pesanteur

Du Sauveur qui tombait aux pieds du créateur.

II

Jésus disait : « Ô Père, encor laisse-moi vivre !

Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre !

Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain

Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ?


- C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve,

Quand meurt celui qui dit une parole neuve ;

Et que tu n’as laissé dans son sein desséché

Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché.

Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,

Qu’il a comme enivré la famille mortelle

D’une goutte de vie et de Divinité,

Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit : FRATERNITE !

« - Père, oh ! si j’ai rempli mon douloureux message,

Si j’ai caché le Dieu sous la face du Sage,

Du Sacrifice humain si j’ai changé le prix,

Pour l’offrande des corps recevant les esprits,

Substituant partout aux choses le Symbole,

La parole au combat, comme au trésor l’obole,

Aux flots rouges du Sang les flots vermeils du vin,

Aux membres de la chair le pain blanc sans levain ;

Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave

Et l’autre libre ; - au nom du Passé que je lave

Par le sang de mon corps qui souffre et va finir :

Versons-en la moitié pour laver l’avenir !
Père Libérateur ! jette aujourd’hui, d’avance,

La moitié de ce Sang d’amour et d’innocence

Sur la tête de ceux qui viendront en disant :

"Il est permis pour tous de tuer l’innocent."

Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,

Des dominateurs durs escortés de faux Sages

Qui troubleront l’esprit de chaque nation

En donnant un faux sens à ma rédemption.

Hélas ! je parle encor que déjà ma parole

Est tournée en poison dans chaque parabole ;

Eloigne ce calice impur et plus amer

Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne d’épine,

Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,

Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,

N’ont rien, mon Père, oh ! rien qui m’épouvante autant !


- Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes,
Et n’y doivent laisser que des traces profondes,

Et si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet

Dont le gémissement sans repos m’appelait,

C’était pour y laisser deux anges à ma place

De qui la race humaine aurait baisé la trace,

La Certitude heureuse et l’Espoir confiant

Qui dans le Paradis marchent en souriant.

Mais je vais la quitter, cette indigente terre,

N’ayant que soulevé ce manteau de misère

Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal,

Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.


« Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre en poudre ;

Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre

De les avoir permis. - C’est l’accusation

Qui pèse de partout sur la Création !

- Sur son tombeau désert faisons monter Lazare.

Du grand secret des morts qu’il ne soit plus avare

Et de ce qu’il a vu donnons-lui souvenir,

Qu’il parle. - Ce qui dure et ce qui doit finir ;

Ce qu’a mis le Seigneur au coeur de la Nature,

Ce qu’elle prend et donne à toute créature ;

Quels sont, avec le Ciel, ses muets entretiens,

Son amour ineffable et ses chastes liens ;

Comment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle

Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle ;

Si les astres des cieux tour à tour éprouvés

Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;

Si la Terre est pour eux ou s’ils sont pour la Terre ;
Ce qu’a de vrai la fable et de clair le mystère,

D’ignorant le savoir et de faux la raison ;

Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison ;

Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,

Entre l’ennui du calme et des paisibles joies

Et la rage sans fin des vagues passions,

Entre la Léthargie et les Convulsions ;

Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée

Attristant la Nature à tout moment frappée ;

- Si le Juste et le Bien, si l’Injuste et le Mal

Sont de vils accidents en un cercle fatal

Ou si de l’univers ils sont les deux grands pôles,

Soutenant Terre et Cieux sur leurs vastes épaules ;

Et pourquoi les Esprits du Mal sont triomphants

Des maux immérités, de la mort des enfants ;

- Et si les Nations sont des femmes guidées

Par les étoiles d’or des divines idées

Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,

Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit ;

- Et si, lorsque des temps l’horloge périssable

Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,

Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,

Un soupir de mon coeur, un signe de ma croix,

Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines Eternelles,

Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes ;

- Tout sera révélé dés que l’homme saura

De quels lieux il arrive et dans quels il ira. »

III

Ainsi le divin fils parlait au divin Père.

Il se prosterne encore, il attend, il espère,

Mais il renonce et dit : « Que votre Volonté

Soit faite et non la mienne et pour l’Eternité. »

Une terreur profonde, une angoisse infinie

Redoublent sa torture et sa lente agonie. -

Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.

Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir.

La Terre sans clartés, sans astre et sans aurore,

Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,

Frémissait. - Dans le bois il entendit des pas,

Et puis il vit rôder la torche de Judas.

Le Silence

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Ecritures,

Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté ;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid Silence

Au Silence éternel de la Divinité.

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