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La leçon de Grass

dimanche 19 avril 2015, par Serge Bonnery

Le quotidien El País vient de publier, sur son site internet, le dernier entretien accordé à un journaliste - c’était le 21 mars - par le prix Nobel de littérature Günter Grass décédé le 13 avril. On y entend la voix d’un homme qui avait choisi de se retirer de la vie politique après avoir souvent provoqué la polémique sur des sujets où certaines de ses positions furent plus que contestables.

Se référant en dernier lieu au Mythe de Sisyphe de Camus, Günter Grass observe dans cette interview que « nous vivons aujourd’hui avec la possibilité de faire quelque chose de notre vie » parce que, contrairement à nos ancêtres, « nous avons acquis la possibilité de notre propre destruction », laquelle fait de nous « des êtres responsables ». Mais que faisons-nous de cette responsabilité ? Rien, accuse-t-il, en dressant aussitôt le tableau noir d’un monde en proie au chaos. Ainsi courons-nous, selon lui, « le risque de commettre à nouveau les mêmes erreurs qu’hier » en nous jetant « comme des somnambules » dans une nouvelle guerre mondiale.

L’avertissement a d’autant plus de poids qu’il émane d’un homme qui, en matière d’erreur, sait de quoi il parle. Lui qui, pour avoir dénoncé sans ambiguïté les crimes du nazisme, fut élevé au rang de conscience morale de l’Allemagne et qui, en 2006, a fait devant le monde entier l’aveu inouï de son enrôlement, à l’âge de 16 ans, dans les Waffen SS. Cet aveu, bien que jugé trop tardif - mais combien, en Allemagne et ailleurs, ont tu sans vergogne leur sympathie pour Hitler ? - a fait de Günter Grass non plus une conscience de l’Allemagne mais une conscience humaine tout court.

L’écrivain s’est confronté à sa part d’ombre devant laquelle tant d’autres se dérobent. La douleur, confie-t-il à El País, a hanté sa vie d’écrivain. Douleur de n’avoir pas tenu la promesse faite à sa mère, morte d’un cancer à 57 ans, de l’emmener « vivre dans des pays merveilleux », douleur du mensonge et du passé trop longtemps inavoué, douleur d’avoir survécu à la guerre qui a décimé sa génération.

Günter Grass est mort et nul - à part lui - ne sait s’il est parti en paix avec lui-même. « L’Allemagne, dit-il au journaliste d’El País, est une histoire sans fin parce que l’Holocauste et le génocide, ces crimes horribles, constituent une histoire qui ne se terminera jamais ». « Cette histoire nous suit », ajoute-t-il, au point qu’elle nous hante. Il est difficile, aujourd’hui encore, d’apprendre à vivre avec la cicatrice inguérissable d’Auschwitz sur le visage de l’humain. Telle est pourtant la dernière leçon de Grass. Un appel ardent à ne jamais perdre, en aucun temps ni lieu, le sens de notre responsabilité.

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