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Visage de Jésus à Gethsémani

vendredi 3 avril 2015, par Serge Bonnery

Se peut-il qu’il souffre dans notre indifférence ? Se peut-il que sa souffrance, celle qu’il subit durant sa passion et qui perdure dans chacune de nos fautes, demeure lettre morte ?

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Murillo (1617 - 1682)

Au jardin de Gethsémani où Il se retire, entouré de trois de ses disciples, pour prier avant d’être livré, les Evangiles synoptiques - Jean n’évoque pas cet épisode - nous montrent Jésus dans son humanité. Jésus face à la peur de la mort.

Matthieu, Marc et Luc donnent sensiblement la même relation de la scène qui se déroule au Mont des Oliviers au pied duquel est situé le jardin de Gethsémani, aux portes de Jérusalem, un lieu surplombant le Temple, et où Jésus et ses disciples avaient pour habitude de se retirer.

Il n’y a donc rien d’anormal à ce qu’après avoir partagé le dernier repas, les Onze (Judas a quitté le groupe pour accomplir sa besogne) suivent le Maître qui, après la Pâque et les derniers enseignements - l’Evangile de Jean accorde toute son attention à ces enseignements spirituels - part vers le jardin de Gethsémani pour prier le Père.

Les synoptiques Matthieu et Marc s’accordent pour raconter que Jésus, aux portes du jardin, se fit accompagner par trois de ses disciples uniquement. On imagine q’il s’agit de ceux dont il se sentait le plus proche. Mais malgré tout, Jésus se retrouvera seul face au Père, ceux qui l’entourent s’étant endormis.

Par trois fois en effet, chez Matthieu, Jésus réveille les disciples en les exhortant à la prière pour éviter la tentation. Chaque fois, ils se rendorment et Jésus demeure seul à prier Abba (le Père).

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Murillo (1617 - 1682)

1 - Mon âme est triste à en mourir...

C’est dans ce moment de solitude que la plus prégnante des représentations de l’humanité de Jésus nous est donnée. Allons au texte (je souligne).

Matthieu (26, 36 et suivants) : Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani, et il dit aux disciples : "Restez ici tandis que je m’en irai prier là-bas". Et prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à ressentir tristesse et angoisse. Alors il leur dit : "Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi".

Marc (14, 32 et suivants) : Ils parviennent à un domaine du nom de Gethsémani et il dit à ses disciples : "Restez ici tandis que je prierai". Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à ressentir effroi et angoisse. Et il leur dit : "Mon âme est triste à en mourir ; demeurez ici et veillez".

Tritesse, effroi, angoisse : Jésus ressent la peur de la mort qui approche. Il entre dans l’expérience humaine de la mort. Il n’échappera pas à cette expérience car il doit la vivre pour être pleinement homme et pour qu’il ne puisse par la suite être dit qu’Il a négligé un aspect de son humanité.

Seul Luc ajoute à l’angoisse ressentie par Jésus un détail physique qui en décuple la violence. La scène se passe, comme chez les autres Evangélistes, au mont des Oliviers (Luc est le seul des trois à nommer ainsi le lieu, sans prononcer le nom de Gethsémani) :

Luc (22, 44) : Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre.

Ce phénomène est connu en médecine sous le nom d’hématidrose. Il s’agit d’une pathologie extrêmement rare, vraisemblablement causée par le stress et l’angoisse.

Jésus angoissé au point d’en être physiquement affecté : une nouvelle preuve est ici donnée de son humanité.

Ce visage souffrant est l’une des ultimes représentations humaines de Jésus avant sa mort. Il ne quittera plus désormais le masque de la douleur jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent et qu’il s’en remette au Père. Le peintre autrichien Michael Pacher (1430 - 1498) a montré le Christ souffrant - les yeux hagards, le regard perdu - pendant la flagellation qui précède la crucifixion.

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Michael Pacher - La flagellation

2 - "Eloigne de moi cette coupe..."

Vient ensuite le deuxième épisode qui se déroule toujours au jardin de Gethsémani, juste avant la scène du baiser de Judas immédiatement suivie de l’arrestation. Jésus vient de s’adresser aux trois disciples qui l’accompagnent. Il leur demande de veiller et il s’éloigne pour prier...

Matthieu (26, 39) : Etant allé un peu plus loin, il tomba face contre terre en faisant cette prière : "Mon Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux mais comme tu veux".

Et deux versets plus loin...

Matthieu (26, 42) : A nouveau, pour la deuxième fois, il s’en alla prier : "Mon Père, dit-il, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite".

Marc raconte la même histoire, dans des termes quasi identiques.

Marc (14, 35) : Etant allé un peu plus loin, il tombait à terre, et il priait pour que, s’il était possible, cette heure passât loin de lui. Et il disait : "Abba ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux".

L’Evangéliste nous renseigne sur l’un des sens possibles du mot coupe. Lui emploie le terme : heure... Que cette heure (de souffrance et de mort) passe loin de Lui, demande Jésus.

Luc, à son tour, rapporte la même scène.

Luc (22, 41 et suivants) : Puis il s’éloigna d’eux d’environ un jet de pierre et, fléchissant les genoux, il priait en disant : "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se fasse !"

Les trois textes sont formels : Jésus a bien prononcé une prière de demande afin d’échapper au sort que les Grands Prêtes lui avaient réservé. Prière on ne peut plus humaine : qui, face à la souffrance et à la mort promise, ne fait pas tout pour éviter l’une et l’autre ?

Jésus a cependant soin, après chaque demande, de s’en remettre au Père : il prie pour que la mort lui soit épargnée mais s’en remet à la volonté de Dieu qui surpasse la sienne. Autrement dit : Père, si vous le voulez, évitez mon supplice mais si telle est votre volonté, je le vivrai dans toute sa violence, jusqu’à la mort.

Cette coupe est le symbole du prix - le crucifiement [1] - que Jésus doit payer pour accomplir sa mission divine : le rachat des péchés et des fautes de l’humanité.

Elle est le cœur vivant de Jésus dans son humanité, lui qui espère un peu de réconfort de ses disciples mais qu’il retrouve endormis au moment où il vient vers eux. En cet instant, les Evangiles nous disent la solitude absolue dans laquelle se retrouve Jésus, seul face à son destin, seul face à lui-même, seul face à Dieu, l’Unique auprès de qui il peut encore solliciter soutien et protection mais qui, lui aussi, demeurera sourd à sa prière.

Nous avons là la justification anticipée de la dernière parole du Christ en croix : "Pourquoi m’as-tu abandonné ?"...

Car abandon, réellement, il y a. A Gethsémani, se rompt la filiation divine de Jésus qui, pour les dernières heures qui lui restent à vivre, ne sera plus qu’un humain parmi d’autres - il n’est pas crucifié seul mais avec deux larrons - un humain retenu dans les limites de son humanité. Jésus ne retrouvera sa nature divine que trois jours plus tard, au moment de sa résurrection et de son retour en Gloire.

Mais en attendant, c’est en homme et exclusivement en homme que Jésus souffre et meurt. Abandonné de Dieu qui s’est retiré et laisse la destinée de son Envoyé s’accomplir.

Il fallait qu’il en fût ainsi pour donner sa pleine mesure à l’Amour.

La prière au jardin de Gethsémani constitue une importante source d’inspiration dans l’histoire de la peinture. J’ai choisi, pour terminer ce propos, quatre œuvres de maîtres traitant le sujet.

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Andrea Mantegna (1431 - 1506)

Le peintre de Mantoue montre Jésus, isolé, adressant sa prière aux anges tandis que, au second plan, on distingue les soldats en marche qui viennent de quitter la ville pour procéder à son arrestation. Aux pieds de Jésus, les trois disciples endormis.

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Giovanni Bellini (environ 1425 - 1516)

Le vénitien Giovanni Bellini montre lui aussi la solitude de Jésus adressant sa prière à l’ange qui tient dans sa main une coupe, en référence au texte des Evangiles synoptiques. On distingue encore, dans le lointain, les soldats s’approchant. Les trois disciples gisent, endormis, au pied de la colline.

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Paolo Caliari, dit Véronèse (1528 - 1588)

Véronèse se distingue de ses illustres aînés en cela qu’il montre, dans une étonnante modernité, l’accablement de Jésus consolé et soutenu par un ange dans le moment de tristesse, de solitude et d’angoisse qu’il traverse avant de marcher vers sa mort. C’est toute l’humanité de Jésus qui apparaît dans ce tableau qui ne reproduit pas l’Ecriture à la lettre mais choisit la voie de l’interprétation personnelle.

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Le Greco (1541 - 1614)

Enfin, pour ce qui à mon goût est l’une des représentations les plus magistrales de la scène, Le Greco représente Jésus s’en remettant à la volonté du Père. L’artiste se concentre sur le moment où Jésus, tout en priant le Père d’éloigner la coupe, ne s’en remet pas moins à sa volonté. Le regard de Jésus tel que le montre Le Greco est suppliant. Mais à ce regard, répondent les mains ouvertes en signe d’abandon. On entend ici Jésus murmurer : je ferai selon ta volonté... Le geste de l’ange tendant la coupe dans la direction de Jésus ne laisse planer aucun doute sur la volonté divine. L’instant est dramatique : c’est celui où, finalement, tout se joue. Tandis que les disciples dorment, comme étrangers à ce qui advient.


A lire aussi sur L’Epervier Incassable :
Le Mont des Oliviers
Notes sur la crucifixion


[1La Bible de Jérusalem parle de crucifiement, terme qui, en religion, désigne une épreuve poussée à son extrême, c’est-à-dire la mort. Le crucifiement se distingue de la crucifixion proprement dite par le fait qu’il désigne toutes les souffrances endurées, des coups et gifles que Jésus reçoit jusqu’au moment où il est effectivement crucifié, en passant par la flagellation.

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