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Auschwitz irréversible

vendredi 13 mars 2015, par Serge Bonnery

Depuis que je l’ai mis en ligne ici, le texte de Julien Boutonnier ne cesse de hanter mes nuits. Et toujours la même question qui, lancinante, revient : pourquoi ? Pourquoi il m’est impossible - impensable - de vivre sans voir et revoir défiler sous mes yeux - comme une image mentale qui se serait ancrée au plus profond de mon être - les visages effarés des déportés d’Auschwitz.

Je lis en ce moment L’Ultime Auberge d’Imre Kertész. Un livre-journal qui contient deux chapitres de notes au milieu desquels s’insèrent deux ébauches d’un roman, L’Ultime Auberge, qui donne son titre à l’ensemble. Mêlant les écritures - de l’intime de soi à la narration romanesque - Imre Kertész s’y livre à une réflexion sur la vie dans ce qu’elle peut avoir d’essentiel et de trivial à la fois.

Et bien sûr, la question d’Auschwitz est là, visible comme sous-jacente, qui habite cette écriture depuis son commencement.

Voici que je tombe, page 44, sur ce que je cherchais mais n’étais encore jamais parvenu à formuler. L’irréversibilité de la Shoah. Kertész note : « Auschwitz a eu lieu et le fait qu’il a pu avoir lieu est irréversible. »

Quand on y réfléchit, c’est implacable. Tant de choses ont lieu qui peuvent être effacées, corrigées, déplacées, amendées. Pas Auschwitz. Pas la Shoah. « C’est en cela, poursuit Kertész, que réside la grande signification d’Auschwitz. Tout ce qui a eu lieu influence ce qui peut avoir lieu. » Et, oserais-je ajouter, rien ne dit que ce qui a déjà eu lieu ne puisse pas se reproduire. Aucune loi, aucune règle ne fait obstacle à cette menace. Auschwitz : quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, « on ne peut pas effacer ce fait du temps », constate Kertész.

On peut le nier, ce dont ne se privent pas les négationnistes. Mais rien n’y fait : aucun n’est parvenu à l’abolir, aucun n’a réussi à l’effacer parce que ce fait-là est ineffaçable. « On ne peut pas l’effacer du processus qu’on appelle, faute de mieux, le destin. Et on ne peut rien y changer. »

Nous voici donc placés devant l’obligation de vivre dans la mémoire d’Auschwitz, au milieu des morts d’Auschwitz. Ce qui a eu lieu pèse sur ce qui est ou va advenir. Il ne peut en être autrement. Nier Auschwitz aujourd’hui, c’est ruiner ce qui nous reste d’humanité pour lui faire face et construire nos vies dans son après.

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Messages

  • et en écho cette question de Primo Levi : que reste-t-il de l’humain au cœur de l’inhumain ?

  • aucune gomme n’efface ni ne répare aucun événement de la vie, qu’il soit monstrueux ou infime. le fait est que ce fut. par chance nous ne pourrons jamais les abolir, ni l’un ni l’autre. ne pas pouvoir l’abolir , c’est pouvoir le porter à la connaissance, c’est avoir la possibilité de l’inscrire dans notre évolution. l’humanité, malgré les constantes horreurs dont elle a été capable et le renouvellement récurrent de ses fautes et épouvantes progresse et avance... non ?certains actes horrifient désormais assez de monde pour que plusieurs millions de personnes défilent un jour pour proclamer la fraternité... c’était il y a peu.
    mais le temps d’une vie ne permet guère de le sentir et de le croire. il y a de l’espérance.

  • Je me souviens de ces deux phrases dans le livre de Kertesz. Exactement ces deux phrases qui, comme vous, m’avaient sidérée de leur vérité.

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