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La condition féminine dans le monde arabo-musulman

lundi 9 décembre 2013, par Serge Bonnery

Djemila Benhabib est journaliste, écrivaine et militante. Née en Ukraine d’une mère Chypriote grecque et d’un père algérien, elle a grandi, à Oran, dans une famille de scientifiques engagée dans les luttes politiques et sociales.Très tôt, elle prend conscience de la condition subalterne des femmes de son pays, de leurs douleurs et de leurs aspirations. Elle vit aujourd’hui à Québec.

Elle a suivi les printemps arabes en Egypte et en Tunisie en s’intéressant à la place accordée à la condition féminine dans ces mouvements révolutionnaires. Djemila Benhabib a consigné ses observations et ses réflexions dans un livre, "L’automne des femmes arabes", paru récemment aux éditions H&O et à propos duquel nous l’avons interrogée.

Elle est l’auteure de plusieurs livres dont "Des femmes au printemps", ainsi que "Ma vie à contre-Coran", témoignage d’une femme sur les islamistes, parus aux éditions VLB. "Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident" a été publié chez H&O.

Djemila Benhabib a reçu en 2012 le prix international laïcité attribué par le Comité laïcité république.

"L’ingérence du religieux est un frein à la liberté et à l’émancipation des femmes"

Djemila Benhabib - Photo Esther CampeauAu printemps 2012, vous vous êtes rendue en Egypte et en Tunisie pour prendre, sur le terrain, le poul des révolutions en cours. Quels enseignements en avez-vous tiré ?

J’ai eu le sentiment que tout avait changé et pourtant fondamentalement rien n’a vraiment changé ! Il est vrai que les deux tyrans de l’époque à savoir Ben Ali et Moubarak ont été détrônés dans un moment d’accélération de l’histoire qui restera à tout jamais gravé dans la mémoire collective des deux peuples. Cependant, la construction de la démocratie nécessite des efforts constants et concertés de la part des acteurs politiques en mesure de traduire les aspirations populaires en gestes concrets. Or, on a assisté à une contre révolution aussi bien en Tunisie qu’en Égypte. En ce sens que seuls les partis islamistes ont su se hisser au pouvoir par les urnes pour imposer leur diktat à l’ensemble de la société en détournant la nature même des révolutions. On est passé de révolutions non religieuses à des pouvoirs politico-religieux. Ce qui est un non sens ! La seule solution réside dans la séparation du pouvoir politique et religieux.

Qu’est-ce qui vous révolte le plus dans la condition des femmes arabes ?

Les profondes injustices qu’elles subissent, les humiliations qu’elles vivent au quotidien et le mépris affiché à leur égard. Ces éléments constituent le terreau fertile de toutes les violences dans la société. Fondamentalement, l’évolution des femmes d’un pays à un autre est différente et dépend du contexte politique, économique, social et culturel de chaque société, néanmoins, il reste que le statut des femmes dans les pays berbéro-arabo-musulman a ceci de particulier : le recours aux dogmes islamiques à des degrés divers bien entendu pour définir le sujet juridique. Cette ingérence du religieux constitue un sérieux frein à la liberté des femmes et à leur émancipation et ce quelque soit le pays en question. Les Algériennes n’y échappent pas avec le code de la famille malgré les quelques saupoudrages des dernières années. En Tunisie, malgré une époque de succès féministes initiés par Bourguiba à travers le Code du statut personnel (CSP), promulgué le 13 août 1956, qui accorde aux femmes des droits sans équivalent ailleurs dans le monde arabe, il n’en demeure pas moins qu’en matière d’héritage, c’est la source religieuse c’est-à-dire islamique qui fait loi. En Égypte, des parlementaires islamistes ont proposé d’abaisser l’âge du mariage de 18 à 14 ans pour les femmes, de décriminaliser l’excision et de restreindre encore davantage la possibilité de divorcer pour l’épouse. Au Maroc, on a assisté à quelques tragédies mettant en scène des femmes victimes de viol qui se suicident en raison de l’obligation qui leur est faite d’épouser leurs violeurs. Jusqu’à quand allons-nous continuer de fermer les yeux sur toutes ces horreurs ?

Vous avez failli intituler votre livre : « les femmes arabes ont-elles un sexe ? » Que répondez-vous à cette question ?

Dans le monde arabe, le corps de la femme sent toujours le soufre et il n’est jamais vraiment le sien. C’est un corps pour l’homme qu’elle partage par la suite avec sa progéniture. Cette dépossession est une violence qui, d’abord confinée dans l’espace intime, se déplace petit à petit dans l’espace public. En ce sens, la négation du sujet sexuel se traduit par la négation du sujet citoyen. Dans les rues, les femmes ne passent jamais inaperçues. Leurs corps se remarquent, sont scrutés, découpés au scalpel par les regards insistants. On les examine soit pour les rabaisser, soit pour les désirer. Entre la figure de la mère sacrificielle et celle de la putain, il n’y a qu’un pas. En faisant de la sexualité des femmes l’affaire de tous, ceux qui s’entichent de pureté et d’abstinence fusionnent la sphère privée et la sphère publique. Or, le détachement de l’une et de l’autre est l’un des fondements de la modernité, qui rend possible l’exercice démocratique et garantit le respect des libertés individuelles. Qui tire parti d’une police qui réglemente la longueur de la jupe des femmes si ce n’est ces zélateurs de la morale ?

Pour que les choses changent, il faudrait, dites-vous, « une nouvelle vision sociétale ». Laquelle ?

On a besoin de paroles libres, authentiques et intelligentes qui proclament l’égalité grande cause nationale pour les années à venir. De telles voix, il faut les chercher dans la société civile, parmi notre jeunesse, notamment mais pas exclusivement. Parce que nous avons aussi besoin de la parole de os ainées, celles qui ont véritablement fait l’histoire et ont été reléguées dans des rôles secondaires et insignifiants par les pouvoirs qui se sont succédés. C’est donc un effort de restitution d’une partie de la mémoire totalement occultée pourtant marquée par cette fabuleuse implication des femmes d’abord pour les indépendances puis pour la construction de l’État-nation.

Pourquoi le chemin de la libération féminine est-il si long ? Qu’est-ce qui fait obstacle ?

Les islamistes veulent faire table rase du passé et imposer à leurs sociétés un rigorisme social dont le modèle est soit l’Arabie saoudite, soit le Qatar. Partout dans le monde musulman, l’islam institutionnalisé a été promu de mille et une façons. Ce qui n’a pas permis l’émergence d’un système éducatif rationnel, égalitaire et ouvert à l’universel. Le discours politico-religieux a gangréné beaucoup d’esprits jusqu’à devenir le système de légitimation par excellence de l’oppression faite aux femmes. Comment faire évoluer les mentalités dans un tel contexte, condition nécessaire à tout changement sociétal durable ? Je n’ai pas la réponse. Je sais seulement qu’il faut continuer de se battre coûte que coûte. C’est en libérant les femmes de la tradition, en dépassant le dogme islamique et en rendant l’éducation et la culture accessibles qu’on se fraye un chemin vers le progrès et la modernité.
Ressources Djemila Benhabib sur internet : son site personnel / une page sur le site des éditions VLB / L’automne des femmes arabes sur le site des éditions H&O


serge bonnery - 9 décembre 2013

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