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Du sentiment d’être soi

lundi 9 mars 2015, par Serge Bonnery

Contexte

Au commencement du dialogue en train de s’instaurer avec Julien Boutonnier sur la question des camps (Auschwitz, la Kolyma etc...), il y eut une dissémination de la WebAssoAuteurs dont j’avais initié le thème (qui ne rencontra pas une forte adhésion si j’en juge par le très faible nombre de participants) : quelle littérature après Auschwitz, à partir notamment de la lecture d’Adorno.

Julien Boutonnier nourrit, au sein même de son travail d’écriture, une réflexion approfondie sur la question - à mon sens cruciale - de la littérature des camps et d’après les camps. En quoi cette littérature nous importe, en quoi elle nous touche, ce qu’elle nous apprend et nous permet. Nous partageons, Julien Boutonnier et moi-même, cette inquiétude d’écrire - oui mais quoi ? - après Auschwitz avec la conscience qu’à l’évidence, nous ne pouvons pas faire aujourd’hui comme si... Mais lorsqu’on a dit cela, on n’a encore rien dit.

D’une simple conversation, à partir de quelques questions adressées à Julien Boutonnier pour un entretien devant servir d’introduction à la présentation d’une sélection de ses textes, voici que s’instaure à présent un authentique dialogue et que se précise une réflexion sinon commune, du moins partagée. Dans ce lent travail en cours, qui nécessite silence, intériorisation, rigueur et exigence de la pensée - tout ne peut se dérouler au grand jour, il y a un avant à l’éclosion - il est clair pour nous deux que s’est amorcé là « quelque chose » qui, ne ppivant se satisfaire d’un survol circonstancié, est appelé à s’inscrire dans la durée.

Ayant donc dépassé le cadre de la dissémination qui nous avait rapprochés en novembre 2014, voici une étape nouvelle dans la construction de notre réflexion sur la question que nous pose la littérature des camps et, plus impérieusement encore, l’événement incommensurable que fut la Shoah.

Dans certains de ses textes à lire sur son blog intitulé Peut(-)Etre - le titre est déjà, à lui seul, tout un programme - Juline Boutonnier instaure une proximité entre le vécu des déportés et celui du jeune adolescent endeuillé qu’il fût après la disparition de sa mère, décédée d’un cancer alors que lui-même était tout juste âgé de 13 ans. Comment Julien Boutonnier explique-t-il et justifie-t-il un tel rapprochement ?

Voici sa réponse à cette question [J’ai ajouté un titre et des intertitres au texte que voici].

Du sentiment d’être soi, par Julien Boutonnier

La proximité à laquelle je me rapporte n’est pas de nature analogique. Il ne s’agit pas de placer l’expérience d’un déporté à Auschwitz au même niveau que celle d’un adolescent endeuillé. Il n’y a pas de comparaison possible.
Si je parle de proximité, c’est dans une perspective différente. Le vécu des déportés constitue en effet pour moi une référence à l’aune de laquelle comprendre un peu de ma vie.

Une référence culturelle

Il faut d’emblée introduire une nuance essentielle. Le vécu des déportés m’est inaccessible en tant que tel puisque je n’ai pas été déporté. Une médiation est nécessaire pour que j’en prenne connaissance. Il s’agit bien entendu des livres des témoins. Je pense à Primo Levi, Robert Antelme, Imre Kertèsz ou Jean Améry pour citer ceux qui me tiennent particulièrement à cœur.

La proximité que je considère trouve sa matière dans ma rencontre avec une littérature suscitée par l’expérience des camps de la mort. Ce dont je parle est dès lors à situer dans le domaine de la culture. L’expérience des déportés fonctionne pour moi en tant que référence culturelle.

Par culture, j’entends ce travail permanent par lequel un individu ou un groupe objective ce qu’il vit à l’aide des représentations que véhicule le collectif dans lequel il s’inscrit ; c’est-à-dire qu’il met son expérience à distance en lui donnant une forme susceptible d’être communiquée à autrui, avec les outils symboliques et imaginaires qu’une société s’est forgée au cours des générations précédentes, et qu’elle remet sans cesse au travail pour peu qu’elle soit encore dynamique.

Ma langue brisée

Ma mère est morte d’un cancer du sein au début des années quatre-vingt dix. J’avais treize ans. Or cette mort, pour des raisons complexes qui restent à analyser mais que sans nul doute nous pouvons appréhender sous le registre du trauma, ne s’est logée pour moi ni dans un récit ni dans une image qui lui auraient donné place et fonction dans l’économie attendue d’une existence.

Ce décès est resté lettre morte… vacance, friche, comme en attente d’être signifiée. En d’autres termes, il n’a pas trouvé à être représenté dans les formes d’une culture. Il n’est pas devenu un objet de pensée, un thème de récit, un élément de ma vie avec lequel me mettre en relation. La mort de ma mère est demeurée, dans les premières années qui suivirent sa survenue, un fait brut auquel je suis resté collé, faute de pouvoir me munir des outils culturels adéquats à une mise à distance. Pour preuve, chaque fois que je devais énoncer le mot « maman », je ressentais physiquement une douleur, aucune image ne me venait plus en tête, ma langue brisée perdait sa capacité à évoquer le passé et plus rien ne pouvait se dire.

Une connaissance incommensurable

Plus tard, jeune homme, alors que je me débattais avec cette impossibilité à signifier d’une quelconque façon la mort d’une mère, je me suis intuitivement dirigé vers ces textes provoqués par la Shoah. J’y ai trouvé des thèmes, des mots, des images, des émotions. J’y ai rencontré la figure du « lager » [1] et ce qu’elle recèle de désespoir, d’absurdité, d’annihilation de l’humanité de l’homme, de la femme et de l’enfant, mais aussi de connaissance incommensurable [2] et de révélation de la nature humaine.

Cette matière émotionnelle, poétique, philosophique des textes s’est présentée comme une référence à partir de laquelle j’ai pu commencer à comprendre ma propre expérience de mort, ou plutôt, devrais-je dire, ma propre impossible expérience de mort, tant ce que j’avais vécu s’était inscrit en négatif, hors les mots, de sorte que je peux affirmer ce paradoxe que je n’avais pas vécu ce qui m’était arrivé. Au contact des livres des déportés, j’ai pu élaborer, au fil des jours, des mois et des années, un ensemble de représentations qui donnèrent à mon trauma une consistance positive, quoique fort complexe et paradoxale, qui ne soit ni un délire asocial, ni une pure conformité, plaquée et artificielle.

Si j’ai été si touché par ma rencontre avec cette littérature, c’est évidemment parce que j’y ai retrouvé, transposé dans un autre cadre, un élément de mon histoire, à savoir que la mort dans les camps était insensée, qu’elle relevait d’une sorte de coïncidence démente, féroce et certaine, au sujet de laquelle aucune pensée de pouvait et ne devait être élaborée. Dans ces conditions, l’être humain se trouve, de toute évidence, ôté de son destin, de sa capacité tragique à s’opposer aux forces qui le nient [3]. Ce n’est plus seulement lui qui est déporté hors de la société, c’est aussi le sens de son existence qui est remisé dans un hors champ, absurde, où la mort, réduite à un épouvantail dérisoire, au combien terrible, dissociée de la qualité des vies qu’elle interrompt, se trouve vidée de toute substance. Dans les camps, qu’ils soient de concentration ou d’extermination [4], pour les déportés – il en va autrement des nazis et de leurs complices bien entendu –, la mort ne clôture pas un destin, elle intervient comme étape dans un processus industriel de production de cadavres.

Le tour de force des écrivains, dans le contexte de la vie après les camps, serait d’avoir retourné cette mort désaffectée en source de vie, ou du moins de création, non pas en lui rendant ses attributs d’avant, mais en la revendiquant comme étant une origine — Imre Kertèsz parle d’un point zéro — origine à laquelle se référer pour prétendre à la construction d’un entendement de ce que peut signifier vivre aujourd’hui, entendement douloureux peut-être, difficile sans aucun doute, mais comment peut-il en être autrement dès lors qu’on prétend se montrer lucide après de tels assassinats ?

Les mots des autres

Les textes de la Shoah ont donc été à la fondation de ma subjectivité. Ces livres ont permis que je développe peu à peu ma propre capacité à conférer une valeur à mon expérience. J’ai ainsi appris, à la suite de tant de générations, que ce sont les mots des autres, et particulièrement les mots de ceux qui nous ont précédés, qui nous permettent de comprendre l’énigme qui se trame en notre for intérieur.

Le ressort à l’œuvre dans cette naissance de ma subjectivité peut être je crois désigné dans l’impossibilité à transmettre l’expérience des camps dont font état les témoins. Leurs textes délivrent ce savoir que certaines réalités ne trouveront jamais à être exprimées dans leur plénitude ; leurs livres sont adossés sur cette impossibilité que je ressens comme étant la cause précisément de la nécessité de témoigner.

Cette découverte fut pour moi fondamentale. Il y avait une marge de manœuvre, il y avait un jeu possible. Je pouvais rester fidèle à mon expérience traumatisante tout en l’exprimant, c’est-à-dire que je pouvais briser la mutité qui me faisait tant souffrir sans trahir la révélation dont je pressentais qu’elle était porteuse. Je fais référence à cette donnée, si évidente et pourtant si difficile à appréhender, selon laquelle un être humain, quelles que soient les circonstances de sa venue dans le langage, doit faire avec ce manque dans sa capacité à dire les choses, il doit bricoler avec cette défectuosité de l’outil de la parole qui à la fois l’isole et le lie aux autres. Or, le trauma est sans doute une forme extrême de cette déficience, il en est une épure.

Une lecture singulière

Je ne saurais jamais assez appuyer combien l’acte de lecture fut déterminant. Il y a eu dans cette rencontre un transport de vérité, des livres vers ma personne. J’ai touché au cours de cette immersion dans les textes issus d’Auschwitz un point de culture qui a fait autorité là où rien, auparavant, n’avait pu faire butée à la dissolution de mon expérience dans l’impossibilité de la mettre en forme.

Ce mouvement d’amour et d’espérance, par lequel j’ai prêté à ces livres le pouvoir de capter et soigner une partie souffrante de mon identité, tient au fait qu’une œuvre littéraire de qualité s’offre au lecteur comme un objet à la fois trouvé et créé. Si je me range encore aujourd’hui sous l’autorité de ces textes, c’est pour la raison qu’ils m’échappent – ils me devancent dans le temps, ils ne m’appartiennent pas, ils sont inscrits dans un domaine public – et que je les ai créés par ma lecture singulière, ils sont devenus ma propriété, un élément de mon histoire personnelle.

Les œuvres des écrivains de la Shoah se situent donc pour moi à la charnière de ce que je ressens comme étant ma singularité la plus aiguë et une culture qui constitue un environnement dans lequel je suis venu au monde, que je n’ai pas choisi et qui participe de mon identité. Le thème de cette charnière, ou plutôt son enjeu, réside, une fois encore, dans cette nécessité pour un être humain de donner figure à ce que la mort (la perspective de la sienne et surtout la mort d’autrui) provoque chez lui, de loger cela dans un ensemble de représentations dans les limites duquel il va pouvoir éprouver sa créativité et mettre en commun ses inventions pour, à son tour, nourrir les récits et les images avec lesquels il a pu se construire.

Je peux donc énoncer que je suis né à moi-même dans et par la littérature issue des camps de la mort parce que c’est à partir de cette lecture que j’ai pu formaliser mon expérience de la perte de l’être aimé. Faisant mien le savoir des déportés, j’affirme que l’épreuve de la perte de ma mère est une plaie qui n’a pas vocation à être refermée : il ne peut être question de réconciliation, encore moins de consolation. Elle n’appelle pas de guérison mais plutôt un acquiescement. Elle se présente, non pas comme un épisode que le temps aurait pouvoir d’adoucir, que ma volonté aurait capacité à dépasser, mais comme le site même au sein duquel peut se déployer l’histoire de ma vie, sa misère et ses richesses. Cette plaie est en effet le lieu d’où je peux prétendre à une certaine authenticité de mon existence : elle est mon visage le plus vrai à offrir en partage aux gens que je côtoie.

Sur la nature de cette plaie, rappelons seulement, au risque de se répéter, qu’elle est l’expression qu’il est arrivé quelque chose à la mort au XXe siècle, quelque chose que je me garderai bien, faute de moyens adéquats, d’évoquer autrement que dans cette intrication avec mon témoignage.

Il n’est, au fond, ici, rien de nouveau. Il appartient à chaque génération de renouer avec cette question constitutive de l’humanité, selon le style qui est celui de sa culture, où il est sans doute toujours souhaitable que se fécondent tradition et rupture.

Pour moi, il ne fait aucun doute que la Shoah se trouve être, aujourd’hui, une, si ce n’est la matrice d’images, de récits, de culture donc, à laquelle nourrir des représentations de la vie et de la mort suffisamment complexes et paradoxales, suffisamment révélatrices de notre histoire et de ce qui l’innerve, pour qu’elles aient quelque substance, quelque épaisseur, susceptibles de me prêter ce sentiment si précieux de nos jours, ce sentiment d’être soi.


[1Ce terme signifie « camp » en langue allemande.

[2Cette expression est d’Imre Kertesz. On la trouve dans son essai « L’holocauste comme culture »chez Actes sud.

[3Là aussi, voir Kertesz, notamment « Etre sans destin » chez Actes Sud.

[4Au risque de réduire la complexité de la mécanique des camps : dans un camp d’extermination, les déportés sont assassinés dès leur arrivée alors qu’ils sont mis en esclavage dans un camp de concentration. La mise à mort est toutefois l’aboutissement du processus dans les deux cas.

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