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Besoin de Barthes

vendredi 6 mars 2015, par Serge Bonnery

Interroger les mots, les signes, travailler sans relâche à l’élaboration d’un langage ouvert contre tous les langages fermés et dogmatiques, ces langages qu’affectionnent particulièrement les fondamentalistes de tous ordres : tel fut, en son temps, le combat de Roland Barthes, un combat qui reste d’une impérieuse acuité.

Contre la doxa. Voici ce que, dans sa biographie de Roland Barthes dont j’ai déjà eu l’occasion de dire ici l’excellence, Tiphaine Samoyault écrit à propos de Mythologies, ce livre de Barthes qui devrait être donné au programme de lecture de tous les lycéens (je souligne) :

« Traquant les évidences comme le chasseur de traces, Barthes ne se contente pas [dans Mythologies] de faire un tableau de la vie des Français dans les années 1950, (...) mais il accomplit pleinement le programme d’une pensée critique. A la naturalité, au sens commun, à l’oubli de l’Histoire, il oppose l’intelligibilité des signes. L’ennemi, c’est la doxa, le discours tout fait, le stéréotype. Concept clé des Mythologies, la doxa renvoie aux opinions et aux préjugés sur lesquels se fonde la communication courante. En adossant le savoir à la reconnaissance de ce qu’on connaît déjà, la doxa empêche précisément de voir la réalité qu’elle découpe sous forme de mythe : "Une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance. Las science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs de l’ordre" [écrit Barthes dans Mythologies]. La notion de mythe est ainsi l’autre concept fondamental des Mythologies. Le mythe est un signe. Son signifié est un fragment d’idéologie, son signifiant peut être n’importe quoi : "Chaque objet du monde peut passer d’une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l’appropriation de la société" [écrit encore Barthes dans Mythologies]. Le mythe opère une conversion du culturel au naturel, de l’histoire en essence. Cette conversion est insupportable à Barthes... »

Un peu plus loin, Tiphaine Samoyault poursuit : « Contre le "cela va de soi", la seule vraie violence selon le fragment du Roland Barthes par Roland Barthes intitulé "Violence, évidence, nature", il offre un projet théorique qui combine la critique de l’idéologie d’obédience marxiste, la lecture des symboles et des qualités sensibles (...) et la sémiologie saussurienne. Ainsi, peut-être plus que la DS, l’affaire Dominici, le Tour de France (...), ce sont les épinglages de la matière qui compte : le nappé et le lisse, le poisseux et le collant, tous ces attributs de la doxa que viennent contredire le discontinu et le délié de l’écriture pensive. (...) La puissance de la critique de Barthes vient de ce que, malgré la violence de l’opposition à la doxa, il ne procède pas à une simple condamnation. Il se fait précurseur dans une analyse médiologique de la communication de masse qui prend en charge de nouveaux mécanismes d’adhésion. Il anticipe sur l’entrée dans l’ère de la communication visuelle en montrant la puissance de séduction des images... »

Voilà précisément en quoi Mythologies demeure un livre d’une foudroyante actualité. A partir de Mythologies, Roland Barthes devient le sémiologue qui n’a cessé, toute sa vie durant, d’interroger les signes. Il fut celui qui ne laissa jamais le langage se figer dans la posture du discours exclusif et officiel. Il fut celui qui ne laissa jamais le langage tranquille.

Au moins pour cette raison, nous avons plus que jamais besoin de Roland Barthes.

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