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Note sur l’Acacia

jeudi 5 mars 2015, par Serge Bonnery

[Note extraite de la conclusion de la conférence Les Poètes dans la Guerre donnée le 3 mars 2015 à ’Université du Temps Libre de Perpignan].

Cent ans après, on parle encore de la Première Guerre mondiale. Cent ans après, elle hante nos esprits. Cent ans après, on se souvient.

Pas un foyer qui n’ait été, de près ou de loin, touché par le conflit. Il suffit de se promener dans nos villes et nos villages, de lire sur les Monuments aux Morts la longue litanie des noms de Nos chers disparus, de nos Morts pour la France pour mesurer l’ampleur de la tragédie. Parfois des fratries entières, parfois tous les hommes, sans exception, d’une même famille… La grande faucheuse en ce temps-là fit son œuvre à la mesure des moyens industriels de l’époque où l’on inventa la mort à grande échelle.

Qui, dans le grenier de son enfance, n’a pas un jour mis la main sur un vieil obus de 75 transformé en vase sculpté, sur un bougeoir façonné dans les restes de la mitraille, qui n’a pas retrouvé une croix de guerre, quelques cartes postales écrites du front ? Une si grande fracture ne se referme pas du jour au lendemain. Se referme-t-elle même un jour ?

Ainsi l’ombre de 14-18 a-t-elle continué d’habiter la littérature... jusqu’à nos jours. On se souvient des Champs d’honneur qui valurent à Jean Rouaud un prix Goncourt mérité. On a tous en mémoire le magnifique 1914 de Jean Echenoz et plus récemment encore, le Goncourt de Pierre Lemaitre avec Au revoir là-haut. Et tant d’autres… La matière littéraire, désormais, n’est plus la guerre comme Apollinaire, Bousquet, Cendrars etc... l’avaientt traitée dans leurs textes, mais la mémoire de la guerre et les archives conservées dans l’intimité du foyer familial.

De ce point de vue, un roman porte la représentation de la guerre à son point d’incandescence : L’Acacia de Claude Simon. L’Acacia est un livre essentiel en cela qu’il dit le scandale de la guerre… C’est le roman qui refuse d’opérer une gradation dans l’ordre de l’inadmissible. 1914, 1918, 1939, 1940... L’Acacia mêle les événements, les pressure, les infuse jusqu’à faire éclater au grand jour l’inhumanité de toute guerre.

Faisant fi de la chronologie - ce qui est caractéristique de l’écriture de Claude Simon - le roman mêle deux périodes du siècle : 1914-1918-1919 et 1939-1940. 1914 : c’est la guerre du père, Louis Simon, tué dans les Flandres dès les tout premiers jours du conflit. 1939 : c’est la mobilisation du fils, Claude, qui prend le même chemin, dans la direction des Flandres, et va être emporté par la vague de l’invasion allemande ainsi qu’il le racontera dans La Route des Flandres, le livre de Claude Simon qui dit à son tour l’absurdité de la guerre et la rend, de ce fait, plus inadmissible encore.

Dans L’Acacia, les scènes se confondent, et n’étaient les chapitres portant comme titre une date - 1914, 1939, 1919, 1940… - le lecteur ne saurait bientôt plus si c’est de la guerre du père ou de la guerre du fils dont le narrateur nous parle. Ni l’une ni l’autre ou les deux à la fois, car il n’est qu’une guerre, la guerre, dans sa tragique réalité, dans sa révoltante vérité.

Claude Simon est le romancier qui, au début des années 50, réussit à renverser les codes de l’écriture romanesque devenue soudain trop étriquée pour rendre compte du monde après 1945. Claude Simon avait bien compris que pour en finir avec ce siècle de sang et de honte, il fallait tout englober des événements, ne plus les séparer mais les réunir car ce n’est qu’ainsi qu’ils font véritablement sens. Et pour cela, plonger dans les traces ultimes de cette réalité, à savoir la mémoire familiale. La mémoire encore vive des choses et l’archive qui fournissent bientôt le prétexte à un nouveau roman.

En quoi consiste ce nouveau roman, de quoi il est formé ? Pour s’en faire une idée, voici les premières lignes - l’incipit - de L’Acacia. Nous sommes en 1919. La scène décrit le début d’une quête inouïe, celle du corps du soldat tué, quelque part dans les Flandres, que sa veuve a l’espoir fou de retrouver au milieu des décombres et des cadavres amoncelés. Elle a fait le voyage dans la compagnie de deux sœurs et de l’enfant qu’elle emmène avec elle sur les champs de bataille.

Même terminée - mais en a-t-on jamais fini avec elle ? - la guerre est là, dans les yeux d’un enfant, comme la marque indélébile d’une blessure jamais refermée.

Voici :

Elles allaient d’un village à l’autre, et dans chacun (ou du moins ce qu’il en restait) d’une maison à l’autre, parfois une ferme en plein champ qu’on leur indiquait, qu’elles gagnaient en se tordant les pieds dans les mauvais chemins, leurs chaussures de ville souillées d’une boue jaune que l’une des deux sœurs parfois essuyait maladroitement à l’aide d’une touffe d’herbe, tenant de l’autre main son gant noir, penchée comme une servante, parlant d’une voix grondeuse à la veuve qui posait avec impatience son pied sur une pierre ou une borne, la laissant faire tandis qu’elle continuait à scruter avidement des yeux le paysage, les prés détrempés, les champs que depuis cinq ans aucune charrue n’avait retournés, les bois où subsistait ici et là une tache de vert, parfois un arbre seul, parfois seulement une branche sur laquelle avaient repoussé quelques rameaux crevant l’écorce déchiquetée.

On finit par les connaître, s’y habituer. Lorsqu’elles le pouvaient, elles louaient un taxi dans lequel elles s’entassaient toutes les trois avec l’enfant et dont le chauffeur les volait avec cette impitoyable rapacité des pauvres à l’égard des pauvres (non qu’elles le fussent - du moins la veuve - puisqu’elles étaient assez riches pour voyager dans ce pays où, à l’époque, la moindre chambre d’hôtel - quand il y avait un hôtel - coûtait le prix d’une chambre de palace ; ce n’était pas ce genre de pauvreté qu’il (le chauffeur) devinait mais l’autre : celle du malheur), indifférent aux timides chuchotements des deux sœurs tandis que la veuve le payait, comptait l’un après l’autre les billets crasseux, d’une matière pelucheuse (comme si eux-mêmes étaient atteints, contaminés par cette espèce de lèpre qui semblait avoir lentement rongé la région tout entière, habitants et sol, ne laissant debout que des sortes de moignons, des chicots de maisons, des murs étayés parfois par des poutres arrachées à d’autres décombres, servant d’appuis à des toits de tôle ondulée ou simplement de papier goudronné, comme des pansements), le visage absent ou plutôt fantomatique derrière le voile de crêpe noir qu’elle relevait, le rejetant par-dessus son épaule, exposant à nu ses chairs effondrées, un peu grasses, lorsqu’elles s’arrêtaient pour manger dans quelque estaminet ou plutôt quelque cantine, un de ces baraquements américains plantés ou plutôt posés sur la boue au carrefour de ce qui avait été autrefois des routes, maintenant crevées de fondrières dans lesquelles se dandinaient en rebondissant sauvagement les camions où parfois le chauffeur leur permettait de monter, les deux sœurs debout sur le plateau, renvoyées d’un côté à l’autre, se cramponnant aux ridelles, la femme et l’enfant dans la cabine, le chauffeur (c’était un jeune appelé qui attendait sa démobilisation) manœuvrant habilement pour éviter les nids de poule tandis qu’il observait avec curiosité du coin de l’œil le profil obscur de la femme en deuil se découpant sous le crêpe transparent, à la fois impérieux et outragé, empreint de cette orgueilleuse et inflexible détermination qu’on peut voir sur les médailles aux vieilles impératrices ou, simplement, aux folles.

(Claude Simon - L’Acacia - Editions de Minuit)
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