Les cahiers de Serge Bonnery

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La littérature métronome

vendredi 27 février 2015, par Serge Bonnery

Ecrire le temps, le temps qu’il fait, le temps qui passe… Ecrire le temps, le beau temps, le bon temps, le mau­vais temps, temps de l’Histoire avec une grande hache, temps rivé au poteau de l’instant...

Le thème de la dissémination de ce mois de février - La Chronique - proposé par Renaud Schaffhauser nous confronte à l’une des plus ancestrales pratiques d’écriture : écrire le temps. Cette pratique a revêtu à travers les siècles - et continue de revêtir - les formes les plus diverses : chronique historico-sociale (les Annales de Tacite, la Chronique de Guillaume de Puilaurens sur la Croisade des Albigeois, les Mémoires de Saint-Simon), journal littéraire et intellectuel (les Goncourt, Virginia Woolf, Gide, Kafka), notes quotidiennes (les étonnantes Choses Vues de Victor Hugo), journaux plus intimes (Julien Green, Gabriel Matzneff, mais je retiens celui qui me fascine le plus, le très volumineux journal de Pierre Bergounioux dont trois volumes sont publiés chez Verdier) etc... Il arrive souvent que les genres se mêlent, se confondent dans une luxuriance d’approches du monde.

Il n’est pas sûr qu’Internet ait multiplié les écritures intimes. Elles existaient avant mais n’étaient tout simplement pas accessibles comme elles le sont devenues aujourd’hui par le biais de la mise en ligne et le développement des blogs. Ce qui est certain est que le journal personnel est désormais, avec Internet, une pratique sociale partagée, avec tous les aléas d’une telle exposition (voyeurisme, fatuité etc...)

Le journal intime - la chronique du temps qui passe - s’enracine dans une tradition très ancienne qui prend forme au XVIe siècle avec les diaires - un vieux mot français que même le Robert, hélas, ne connaît plus - autrement nommés livres de raison.

Les livres de raison étaient à l’origine des registres de comptabilité dans lesquels un chef de famille consignait tout ce qui concernait la vie familiale : généalogie, inventaires de biens, héritages et bien d’autres choses encore pouvant être utiles aux générations à venir. Ces livres constituent d’authentiques témoignages sur une période donnée et dans un environnement social particulier : une mine pour les historiens et les sociologues ! Celui de Jeanne de Laurens - Une famille au XVIe siècle - est un modèle du genre.

Témoignage précieux pour les chercheurs... mais pas seulement ! Nous savons depuis - au moins - Marcel Proust que la littérature peut être constituée d’infimes détails qui, collés les uns aux autres, forment le tableau psycho-sociologique d’une époque. Et nous savons avec Georges Pérec que rien ne saurait être étranger à la littérature ou, pour le dire autrement, que tout, dans nos environnements personnels, même le plus insignifiant de ce qui nous entoure, peut être objet de littérature.

J’en reviens toujours au paquet de Gauloises posé sur sa table de travail et que Claude Simon prend comme prétexte d’écriture. Prétexte ou pré-texte, c’est-à-dire ce qui, à partir de l’objet, donne naissance au texte.

C’est précisément en cela que le journal Paumée de Brigitte Celerier m’intéresse. J’en suis un lecteur - quasi - quotidien. Et je m’interroge chaque jour sur ce qui me pousse à suivre cette diariste déambulant dans les rues d’Avignon dont elle me décrit les façades, me renseigne sur l’état du ciel et la force du vent, m’ouvre les portes d’une exposition, d’un concert ou d’un spectacle, m’entraîne dans ses paniers jusqu’au marché où rayonnent les étalages de poissons et de légumes frais...

Anecdotes que tout cela ? Oui. Bien sûr. Et anecdotes dont la vocation est de le demeurer, de ne pas "muter" vers un horizon encerclé - emprisonné - par les canons de la littérature. Qui peut dire aujourd’hui ce qu’est écrire ? Qui peut fixer une règle ? Une doxa ? « Ecrire pour se connaître et seulement cela », avance prudemment Paul Valéry. Et si écrire, c’était simplement dire ? Dire le monde. Lui donner la forme des mots de tous les jours, de tous les temps, sans moralisme, simplement décrire, montrer, donner à voir pour reprendre l’injonction de Paul Eluard. Alors la chronique serait ce lieu indispensable où sont repoussées toujours plus loin les limites de la littérature.

Brigitte Celerier est l’exemple même d’une écriture de l’instant. Une littérature au métronome, rythmée dans le quotidien et qui prend sens dans ce rythme-là. La diariste affronte chaque jour la page blanche, bouscule le mot qui ne vient pas - et quand il ne vient pas, il ne ment pas - se donne l’obligation quotidienne d’une présence.

Sa chronique avignonnaise - à l’exception de quelques échappées belles - s’ancre dans l’espace clos de la ville d’où le lecteur s’évade parce que les mots sont comme les cordes auxquelles on s’agrippe pour franchir les murs d’enceinte qui barrent l’horizon. Paumée est le lieu du dialogue entre le dehors et l’intime. Lieu de l’enchantement dont voici quelques fragments donnés dans le cadre de cette dissémination comme une invitation à aller voir - c’est chaque matin que ça se passe - au plus près de ses battements.

[Les textes et images sont reproduits avec l’aimable autorisation de Brigitte Celerier. Les titres sont de L’Epervier Incassable]

1 - Prendre pied

Second réveil tardif – perdre encore temps à tourner en rond en frictionnant corps en énergie désordonnée pour tenter de prendre pied dans le ciel, jusqu’à être assez consciente pour cet exploit = en arriver à chasser les restes de sommeil qui ne voulaient mourir, demander au ruissellement de la douche de les emporter.

2 - Le bleu de l’oubli

notre ciel avait oublié le bleu, ne connaissait plus que les nuances entre blanc et anthracite tonnerre quand j’ai mis ma cafetière sur la plaque ai enfoui mes vagues projets…

et quand, la pluie me semblant bénigne, m’en suis allée vers la place dans l’après-midi, elle était toujours là, créant rues désertes, mines enfoncées en capuche, quelques grands rires juvéniles et des flaques piquetées de petits cratères mouvants...

mais dans ma cour, à côté du laurier vernis d’humidité deux miraculeux bijoux baroques.

3 - Retour de marché

(...) et, malgré mes résolutions de modération prises ce matin sur ma balance, malgré ces stupides sensations de réplétude qui m’évoquent abrutissement, suis repartie avec couffin bien garni, marquant quelques arrêts pour sourire dans le vague, regarder la rue, un peu n’importe quoi, et surtout le lent effacement des rides de mes doigts
Un peu de classement, un thé, une plongée dans un livre qui semble devoir me passionner, que vais lire en petites foulées, Clément VI au travail – Lire, écrire, prêcher au XIVe siècle, d’Etienne Anheim (une émission de France Culture m’avait donné désir) pour découvrir des bribes du portrait par Pétrarque de Pierre Roger, intellectuel devenu pape brillant, bien trop brillant sans doute, qu’il combattait en temps que tel, et parce que c’était le temps qui a vu naître les franciscains, un temps de contestation de la papauté, et d’Avignon

4 - Vous salue amicalement

dans ma pêche à l’aveugle parmi les photos qui ont survécu dans le « tous mes fichiers » du Finder, ai trouvé une image vieille de neuf ans de mes pieds et mon ombre, pour accompagner mon effacement
m’en suis allée, ce matin, cheminant dans la houle de ma crispation, la dolence de mes muscles et mon équilibre en suspens (un petit assaut d’ennuis sans gravité, rares, mais qui tombait mal), sous un ciel d’opale blanche, doucement translucide, vers la FNAC pour parler de l’ensommeillement - veux croire que ce n’est pas pire – d’une partie des applications, indispensables, de mon Mac
pensent à un virus
pensent restauration longue
pensent données perdues, ce qui ne me catastrophe pas
disent de leur amener la bête
dis que c’est au dessus de mes forces
racle mes sous et m’offre une matinée d’assistance mardi prochain
mais comme j’étais songeant, poings dans les poches, mollets contre radiateur, épaules tenant le mur, yeux dans le vague ou sur un joli torchon rouge et blanc, pendant que montait en moi envie grande de mettre en sommeil, plus ou moins longuement, ou davantage, paumée
et de faire cure hors internet, pour le rendre plus délectable et souhaitable,
je vais en profiter pour mettre ce vague projet à exécution

vous salue amicalement.

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