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Dans le souvenir de la guerre d’Espagne

mercredi 18 février 2015, par Serge Bonnery

« J’ai voulu écrire un roman solaire et lumineux »

Prix Goncourt 2014 avec Pas Pleurer qui raconte l’histoire de ses parents pendant la guerre civile espagnole, Lydie Salvayre est accueillie pour la première fois, samedi 21 février, dans la commune d’Argelès dont le camp de concentration accueilli de nombreux Républicains lors de la Retirada, en 1939. Parmi ces exilés : Montse, la mère de l’auteur.

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Lydie Salvayre

Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire Pas Pleurer ? J’avais évoqué la guerre d’Espagne dans plusieurs de mes livres mais il a fallu que ma mère disparaisse pour que j’éprouve le besoin d’en faire un personnage de roman. J’ai pensé que l’écriture de Pas Pleurer pallierait son absence. Je sais maintenant que ce n’est pas le cas. Un roman ne compense pas l’absence d’un être aimé.

La lecture des Grands cimetières sous la lune, de Georges Bernanos, a aussi déclenché l’écriture ? J’ai découvert, en lisant Bernanos, une violence telle que je ne l’imaginais pas. Sitôt après l’avoir lu, j’ai éprouvé le besoin de lui répondre avec un récit solaire et lumineux, un roman où les hommes se battent non plus pour la propriété mais pour la liberté.

Vous êtes sans concession pour l’Eglise catholique et son rôle aux côtés des phalangistes... C’est Georges Bernanos qui dénonce cette position, bien plus que tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre civile. C’est d’autant plus méritoire qu’il était catholique, monarchiste et militant de l’Action Française. Il fait le procès de l’Eglise au nom du Christ en montrant qu’elle n’a rien à voir avec la parole christique telle qu’on peut la lire dans les Evangiles.

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Gerda Taro : femmes, poings levés, aux funérailles du Général Lukacs (Valence, juin 1937).

Parliez-vous souvent de la guerre d’Espagne avec vos parents ? J’ai baigné dans cette histoire pendant toute mon enfance. Ce qui se passait dans leur village, je les entendais en parler tout le temps. Ma mère et sa meilleure amie, qui est aussi dans le roman, se racontaient souvent ce passé.

Vous évoquez l’idéal libertaire en parlant d’un feu follet. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Je pense qu’il a forcément laissé des traces profondes chez ma mère. Par exemple, elle était d’une désinvolture incroyable avec l’argent, toujours prête à donner aux autres. C’est ça, l’idéal libertaire : le partage et aussi le dédain de la propriété.

Il est difficile de ne pas vous lire à l’aune des événements récents. Que vous inspire la période de violence que nous traversons ? Je suis inquiète devant la montée du fanatisme religieux, des nationalismes, des haines qui se disent et de l’antisémitisme à tout bout de champ... J’ai l’impression que rien ne sert de leçon.

Etes-vous revenue dans le village espagnol où ont grandi vos parents ? J’y suis souvent revenue enfant, avec ma mère seule, même sous Franco. Je me souviens très bien avoir vu des personnes tourner la tête sur son passage pour ne pas avoir à la saluer. C’était toujours « la Rouge »...

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Robert Capa : la Retirada, arrivée des réfugiés encadrés par les gendarmes au camp du Barcarès en 1939.

Et sur les chemins de la Retirada, entre le Perthus et le camp d’Argelès ? À maintes reprises je me suis dit que je devais me rendre sur ces lieux mais j’ai toujours remis à plus tard cette visite.

Vous serez donc samedi à Argelès pour la première fois ? J’ai toujours éprouvé la crainte de l’émotion que cela pourrait soulever en moi et au moment où je vous parle, je suis très angoissée. J’espère que je ne vais pas passer le week-end à pleurer...

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Républicains espagnols au camp d’Argelès - Photo extraite du film No Pasaran

Et pourtant si

Une phrase banale déclenche chez Montse - la mère de l’auteur - l’impérieuse nécessité de s’engager dans le camp libertaire au moment où éclate la guerre civile, dans l’Espagne républicaine de 1936.

« Elle a l’air bien modeste... », dit à son propos le riche propriétaire chez qui elle va être embauchée comme servante. « Etre modeste, c’est, normalement, tout sauf un défaut ! », s’étonne Lydie Salvayre. « Mais un tel abîme sépare alors les riches des pauvres qu’ils ne peuvent ni s’entendre, ni se comprendre ».

Cette fracture est au cœur du roman qui porte trace des blessures, des morts, de la violence qui n’épargne personne, même dans les campagnes les plus reculées. On n’est jamais tranquille nulle part sous une dictature, nous avertit Pas Pleurer.

Mais s’il porte en lui toute la tragédie de la guerre, le roman de Lydie Salvayre n’est pas noir pour autant. « Roman solaire », dit son auteur. Ici, la vie se fait entendre dans les mots tantôt empruntés aux journaux d’époque, tantôt au langage révolutionnaire de son père. « Communiste, il vendait l’Humanité dimanche », se souvient Lydie Salvayre.

Et puis, il y a la langue de sa mère. Inimitable. Un français teinté d’hispanismes parfois hilarants. Cette langue si typique des exilés qui est aussi la langue de l’espoir dans la vie plus juste dont ils ont rêvé. En donnant à cette langue de l’intime et de l’amour un statut littéraire, Lydie Salvayre signe un roman d’une puissance rarement égalée. Pas Pleurer ? Et pourtant si, à la fin...


Lydie Salvayre, Pas Pleurer, éditions du Seuil. 280 pages. 18,50 euros.

A lire aussi sur L’Epervier Incassable :
La valise mexicaine (Capa, Taro et Chim photographes de la guerre d’Espagne).
1939-1945 : dans la nuit des camps de France.

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