Les cahiers de Serge Bonnery

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Charlie (2)

vendredi 9 janvier 2015, par Serge Bonnery

Première lettre de Saint-Jean :

« Nous aimons Dieu parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. Si quelqu’un dit J’aime Dieu alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. »
(1 Jn 4,19 et suivants).

Ecrire. Continuer à écrire. Photographier. Peindre. Composer. Dessiner. Communiquer. Parler. Continuer à parler. Prendre la parole. Ne donner à personne l’occasion de nous la confisquer. La parole, c’est la vie. L’être ensemble. Comment vivre ensemble si nous ne nous parlons pas ?

Dieu s’est manifesté par la Parole. Dieu est Verbe. Sans sa Parole, que saurions-nous de Lui ? Comment le reconnaîtrions-nous ?

En se proclamant dès son premier recueil Escrivèire public (Ecrivain public), le poète Yves Rouquette annonçait son intention : faire entendre la parole de ceux que personne n’écoute, de ceux que la société a rendus inaudibles. Yves Rouquette pensait que la parole ne se limitait pas à celle des doctes. Il a recueilli la parole des humbles, des « petits ». Elle irrigue sa poésie tout entière. Ainsi a-t-il fait œuvre d’humanité. Celui qui n’entend pas tous les hommes n’entend personne et se condamne à la surdité.

Robert Badinter : « Enfin, pensons aussi en cette heure d’épreuve au piège politique que nous tendent les terroristes. Ceux qui crient "allahou akbar" au moment de tuer d’autres hommes, ceux-là trahissent par fanatisme l’idéal religieux dont ils se réclament. Ils espèrent aussi que la colère et l’indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l’égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu’ils rêvent d’ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens. Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides. »

Hier soir au Grand Journal de Canal Plus, le philosophe de culture musulmane Abdennour Bidar, à propos de notre relation au sacré : « Rire est un moment important du deuil. Le rire a cette vertu que, dans les moments de deuil, il est la preuve que les êtres humains sont plus forts que la mort et il peut servir d’exutoire contre le malheur. (...) On ne peut pas seulement rire de tout, on doit rire en particulier du sacré. Pourquoi ? Parce que le sacré est ce qui est censé impressionner le plus l’être humain, ce en face de quoi l’être humain est censé être tétanisé. Comment, donc, faire la preuve de la puissance de l’esprit humain, et de la liberté de l’esprit humain, si ce n’est face à ce qui est censé l’impressionner le plus ? En tant que philosophe de culture musulmane, je veux voir un islam qui a compris que l’on peut avoir une relation au sacré tout en étant émancipé intérieurement vis-à-vis d’une relation esclave à ce sacré. Rions du sacré, c’est une façon de reconnaître sa grandeur. »

« Dompuèi totjorn,
los que son mestièr es d’escriure,
sa plaça es al mièg dels morts. »

(Depuis toujours
ceux dont le métier est d’écrire
ont leur place marquée :
c’est au milieu des morts).

Ces vers extraits du poème d’Yves Rouquette qui ouvre L’escritura, publica o pas [1] (L’écriture, publique ou pas) ne se rapportent pas directement à la situation d’aujourd’hui, après l’assassinat des douze de Charlie. Ce qu’Yves Rouquette entend signifier dans ce texte, c’est que l’écriture est écoute, écoute des vivants et des morts qu’aucune frontière ne sépare. La dernière strophe du poème dit :

« Empacha pas los defuntats
de nos far de vesitas discrètas,
nimai los vius de cridar al secors
entre nostras patas de moscas. »

(Ca n’empêche pas les défunts
de nous faire des visites discrètes,
ni les vivants d’appeler au secours
du fond de nos pattes de mouche).

Ces vers n’ont pas de lien direct avec la situation d’aujourd’hui, mais dans la situation d’aujourd’hui, ils acquièrent une résonance particulière. La petite voix qu’ils font entendre murmure à mon oreille : serai-je à la hauteur de ceux qui sont morts parce qu’ils entendaient exercer contre vents et marées une parole libre ? Saurai-je parler avec ces douze morts à mes côtés ?


[1Ce volume, publié par l’Institut d’Estudis Occitans, rassemble les poèmes d’Yves Rouquette écrits entre 1972 et 1987.

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