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Yves Rouquette, porteur de langue

mardi 6 janvier 2015, par Serge Bonnery

Le poète Yves Rouquette s’est éteint dimanche 4 janvier à l’âge de 78 ans dans sa maison de Camarès, en Rouergue. Il fut un inlassable porteur de langue. Sa langue, l’occitan, il la voulait sur le papier, dans les livres, en chansons, au théâtre, dans la rue, dans les manifestations contre l’injustice et l’oppression, dans les arbres, sous le soleil ouvertement. L’Occitanie perd l’une de ses plus grandes voix.

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A l’abbaye de Lagrasse, Yves Rouquette évoque la vie et l’œuvre de René Nelli lors d’un Banquet du Livre.

Dans la lumière d’Occitanie

« Cossi vos aimi, aurai pas pus besonh d’o dire quand serai confondut amb vosautres » [1] : si des mots pouvaient résumer une vie, celle d’Yves Rouquette serait contenue dans cette exaltation de l’amour des siens. Les proches, sans grade ni distinction, anonymes, ceux auprès de qui il a grandi, ceux auprès de qui il a tout appris, ceux auprès de qui le poète enfin avait décidé de vivre en revenant au lieu de son enfance. La Serre, près du pont de Camarès, aux fins fonds de l’Aveyron, le pays sien qui a nourri son œuvre en lui donnant son outil le plus précieux : la langue.

Il arrivait à Yves Rouquette d’être inquiet. Pas seulement pour l’occitan qu’il pensait toujours très fragile mais plus largement, pour l’avenir de l’homme. Né le 29 février 1936 à Sète, avec la Méditerranée pour horizon indépassable, Yves Rouquette a fait carrière dans l’Education nationale. Professeur de lettres, il rencontre Marie Rouanet, enseignante comme lui, à Béziers qui deviendra leur port d’attache. Ces deux-là se sont bien trouvés. Ils cultivent l’amour des mots. Des années d’écriture et de militantisme les attendent, sur les routes d’Occitanie, pour porter dans les foyers la bonne nouvelle : non, il n’est pas honteux de parler l’occitan, non la langue n’est pas morte, elle peut même donner un futur à ceux qui n’en ont plus.

Du Larzac aux Corbières

Du plateau du Larzac à la révolte des vignerons, Yves Rouquette s’est dressé contre ceux qui balafraient son pays et humiliaient ses hommes. Il donna à son engagement la dimension politique sans laquelle toute lutte est vaine. Comité occitan d’études et d’action, mouvement Volem Viure al Pais : sur ce terrain, il se révèle un inlassable animateur, un pourfendeur au verbe décapant, un formidable accoucheur de talents auquel le pouvoir de l’époque aurait volontiers tordu le cou.

Mais conscient sans doute que la réponse politique seule était vouée à l’échec, Yves Rouquette ne s’en tint pas là. Ce qu’il imaginait alors, c’était - comme il en discutait souvent avec le poète, historien et philosophe carcassonnais René Nelli - une réponse globale aux problèmes de son temps. Elle passait à ses yeux par une voie : la renaissance de la culture occitane que le centralisme jacobin avait trop bien tuée.

« La poesia es un arma cargada de futuro » [2] : ce vers programmatique du poète espagnol Gabriel Celaya chanté par Paco Ibanez a trouvé en la personne d’Yves Rouquette son illustration languedocienne. C’est avec la langue et pour la langue qu’Ives Roqueta - la graphie occitane de son nom - mènera son plus grand combat. Dans les années soixante-dix, il fallait redonner à l’occitan ses lettres de noblesse. Le faire entendre. La chanson, art populaire, pouvait y concourir. Marti, Mans de Breish, La Sauza, Patric, Maria Roanet… : la nouvelle chanson occitane doit à Yves Rouquette la création, en 1969, du label Ventadorn sans lequel elle fût demeurée confidentielle.

Fondateur de la revue Viure qui s’avéra, entre 1965 et 1973, un précieux outil de diffusion, le voici encore, en 1975, au lancement du Centre international de documentation occitane (Cido) devenu aujourd’hui le Centre inter-régional de développement de l’occitan (Cirdoc). Pour l’homme de lettres enfin, amoureux des grands textes de la littérature universelle, la défense et illustration de la langue d’Oc passait aussi par la traduction. Celles - entre autres - qu’il donna de Joseph Delteil demeurent des modèles du genre.

« De l’audace… »

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Marie Rouanet et Yves Rouquette

L’abondante bibliographie d’Yves Rouquette témoigne d’un travail d’une rare intensité (lire ci-contre). Après avoir écrit dans le feu de l’action, sur les barricades, c’est dans son bureau de La Serre qu’il peaufinait ces dernières années une œuvre poétique exigeante. Non pas retiré - il continuait à sillonner inlassablement le pays pour donner conférences, lectures… - ni replié sur lui-même. Mais toujours à l’écoute des hommes dont les voix rocailleuses et ensoleillées résonnent dans chacun de ses vers.

Cette écoute attentive de l’autre et son regard sans concession sur le monde nourrissaient aussi la chronique dominicale qu’il signait dans La Dépêche du Midi et où, à propos de la fusion du Languedoc-Roussillon avec Midi-Pyrénées, il défendait encore il y a quelques semaines sa vision d’une « Occitanie bicéphale » entre Provence et Toulousie, mais sans illusion : « J’ai bien l’impression de prêcher dans le désert, vieil homme s’obstinant, comme à vingt ans, à réclamer de l’audace, de l’audace et encore de l’audace face aux calculs étriqués des professionnels… », fulmina-t-il une dernière fois.

Tel était l’homme, audacieux pour rêver d’un monde un peu meilleur qu’il n’est, obstiné pour puiser dans le cœur des hommes l’essence de son verbe. Le poète toulousain Serge Pey a dit fort justement de lui qu’il avait fait entrer les petits - les humbles - au paradis de la poésie. Ceux des Corbières et du Minervois, penchés sur leurs ceps, agrippés aux pierres. Et ceux de Camarès qu’il a rejoints maintenant.

Pour eux, Yves Rouquette a porté la poésie occitane à son point d’incandescence. Parce qu’il en avait arpenté tous les chemins et qu’il en était devenu la voix, il était le visage de l’Occitanie. Yves Rouquette est mort. C’est incroyable.

Cinquante ans de poésie

Yves Rouquette [3] a écrit ses premiers poèmes au début des années cinquante avant de publier son premier recueil en 1958 sous le titre L’escriveire public (L’écrivain public) aux éditions de l’Institut d’études occitanes de Toulouse.

Suivirent Oda a Sant Afrodisi (Ode à Sainte Aphrodise) et Roërgue si (Rouergue, oui) en 1968 puis la Messa pels porcs (Messe pour les cochons) en 1970, les trois repris en un seul volume chez Oswald en 1972. Citons encore, chez Fernand Gautier à Narbonne en 1987, Dels Dos Principis (Des deux principes), un recueil d’inspiration cathare.

Plus récemment, les éditions Letras d’Oc de Toulouse ont publié Pas que la fam (La faim seule), une édition bilingue de poèmes choisis et traduits par ses soins, à l’occasion de ses cinquante ans de poésie.

L’œuvre en prose se compose de nombreux volumes dont Midis, petite géographie occitane, Cathares. ou encore Le fils du Père, considéré comme l’un de ses chefs d’œuvre, tous publiés aux éditions Loubatières.

Yves Rouquette a consacré une étude au poète catalan Josep Sebastia Pons (Poésie Seghers, 1963). Il a publié un livre sur La nouvelle chanson occitane (Privat, 1972) ainsi qu’un volume sur l’histoire de la vigne, De la vinha, del vin e dels òmes (De la vigne du vin et des hommes) aux éditions de l’Institut d’études occitanes.

Enfin, Yves Rouquette était auteur de théâtre et traducteur. Il a notamment traduit en occitan des œuvres de Joseph Delteil (Jésus II, Choléra) Jean Giono et Paul Valéry (Le cimetière marin).


A lire aussi sur L’Epervier Incassable : Yves Rouquette - Marie Rouanet, a dos de longa (sur l’exposition consacrée au couple d’écrivains dans les musées de Béziers).

A lire ailleurs : Les pages de Texture (la revue de Michel Baglin consacrées à Yves Rouquette.


[1Comme je vous aime, je n’aurai pas besoin de le dire quand je serai confondu avec vous.

[2La poésie est une arme chargée de futur.


[3Cette bibliographie est donnée à titre indicatif pour témoigner de la diversité de son œuvre. Elle ne se veut pas exhaustive.

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