Les cahiers de Serge Bonnery

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Suite pour Michel Butor

mercredi 31 juillet 2013, par Serge Bonnery

La grande fenêtre

choral pour Michel Butor

il dit qu’il y a deux saisons

sous sa grande fenêtre

d’où il parcourt l’arrière-pays du regard

pour tout horizon

un terrain pentu, arboré, simplement anonyme

il sait qu’il y a deux saisons

sous sa grande fenêtre

il dit qu’il y a seulement l’hiver

sous sa grande fenêtre

d’où il domine un champ communal de football

tout ici prend son temps rien ne presse

les mots ont leur quartier sous la plume

il sait qu’il y a l’hiver

sous sa grande fenêtre

il dit enfin qu’il y a l’attente de l’hiver

sous sa grande fenêtre

d’où le jour maintenant décline

pour laisser trace dans la neige

quelques carnets Rhodia posés sur l’étagère

il dit l’attente de l’hiver

sous sa grande fenêtre

A l’216 terre sur ciel écart

pour Michel Butor

pour tout horizon

en arrière-plan, comme on dirait d’un décor de cinéma non pas édifié pour les besoins du tournage mais plutôt choisi après un minutieux repérage, le lieu naturel, évident, celui devant lequel on se dit : "c’est là et pas ailleurs", le lieu même, celui dont on rêve, où l’on a enfin élu domicile après maints arpentages, une suite d’innombrables et régulières allées et venues, deux fois par semaine, d’abord en train, puis en avion, celui enfin auquel on s’est attaché sans trop peut-être chercher à savoir pourquoi, à l’écart, près d’

un terrain pentu,

sous la grande fenêtre et dans la fabrique, nichée à l’étage, elle-même à l’écart du reste de la maison ouverte, accueillante, des livres sur des rayonnages, en posture fragile, qui dialoguent avec les visiteurs de passage, des livres en équilibre précaire qui murmurent, des livres qui ont fait leurs valises, attendant l’heure des grandes vacances. Ils ont pris - au cas où - leurs lunettes noires pour regarder le soleil en face. Là où ils vont, rejoindre une branche de la famille déjà en villégiature, ils devront patienter, que quelque curieux frappe à leur porte, les emporte puis emprunte avec eux le chemin

arboré,

qui conduit l’estivant désœuvré vers la plage. Là où brûle la lumière, ils ramasseront des coquillages, des grains de sable se glisseront entre leurs pages, entre leurs mots préservés de la pluie, de l’usure et de l’oubli, leur auteur les ayant cloués là, dans l’écart où ils chuchotent, se confient au lecteur

simplement anonyme

qui plonge dans leurs linéaments, les caresse. Alors ils se souviendront du temps où ils tourmentaient l’homme qui, muni de ses ciseaux, de ses crayons, jouait déjà avec eux, les déplaçant à l’infini, assis derrière une grande fenêtre qui n’offre aucune vue sur les alpages, la montagne en sommeil, sinon en contre bas, sur la droite, une esquisse de terrain vaguement de football, à l’abandon de l’hiver, et dont les cages ont été renversées en attendant le retour de la belle saison. Dans la fabrique : sur le coin d’une table, des crayons faisant grise mine, des feutres, des stylos, toute une panoplie d’outils pour l’écriture amoncelés, au repos, quelques corps singuliers venus se mêler à cette joyeuse assemblée parmi lesquels des grattoirs, un cutter et un tube de colle peut-être séchée, du temps où il copiait, collait avec minutie, inventant bien avant l’heure des fonctions informatiques obtenues désormais par un simple clic, en quelques dérisoires secondes, et ainsi écrivant, à l’écart, avec amour, dans l’arrière saison opaque d’un arrière-pays du silence

pour laisser trace dans la neige

des romans puis des poèmes, des bribes et des fragments qui, soigneusement mis bout à bout, constituent aujourd’hui un tout cohérent, comme un puzzle reconstitué à partir de

quelques carnets Rhodia posés sur l’étagère

maintenus à portée de la main, en alerte, où ont été recueillis, afin que rien ne se perde dans la fragilité de l’instant, les échos de voix multiples. Ici, dans la fabrique où le jour lentement décline, derrière l’église dont les cloches n’ont pas sonné (nous ne les avons peut-être pas entendues ce jeudi soir de décembre), à l’écart, l’autrement vivre, 216 terre sur ciel.

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