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Claude Simon, les vies de l’archive

lundi 29 décembre 2014, par Serge Bonnery

Du 27 février au 1er mars 2013, s’est tenu dans les locaux de la Sorbonne et de l’Ecole Normale Supérieure à Paris un colloque ouvrant le centenaire de la naissance de Claude Simon et se proposant de faire un large tour d’horizon des recherches universitaires actuelles sur l’ensemble de son œuvre.
Ce colloque du centenaire, intitulé Les Vies de l’Archive, était placé sous la direction de Mireille Calle-Grüber, Melina Balcazar Moreno, Sarah-Anaïs Crevier Goulet et Anaïs Frantz. Michel Butor, Régis Debray, Michel Deguy, Florence Clavaud, Johan Ferber, Isabelle Diu, Gérard Roubichou et Pascal Guignard figuraient parmi la trentaine d’intervenants.
Les actes du colloque viennent de paraître aux Editions Universitaires de Dijon. Nous avons demandé à Mireille Calle-Grüber, de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et par ailleurs biographe de Claude Simon, de revenir sur ces journées d’études.

Qu’appelez-vous archive dans l’œuvre de Claude Simon ?
Pour écrire ses romans, Claude Simon s’appuie sur un travail de documentation. Il puise dans les archives familiales, comme celles de son ancêtre Lacombe Saint Michel, LSM dans Les Géorgiques. L’archive désigne, en grec, la maison privée, celle de l’archonte où sont conservés les documents. L’archive, c’est la mémoire. Claude Simon l’évoque au présent de l’écriture. Chez lui, l’archive prend vie dans l’écriture.

Quelle forme revêt-elle ?
Elle peut se présenter sous la forme du collage. Dans Les Géorgiques, des passages entiers de la correspondance de LSM avec son intendante sont cités et signalés en italiques. Il peut avoir recours à des archives militaires comme les journaux de marche des régiments dans La Route des Flandres. L’archive lui permet dans ce cas de revenir sur un événement qu’il a vécu comme un somnambule.

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Photo prise par Claude Simon en 1936 à Collioure chez les Colomines, amis de l’écrivain. Ce document témoigne de l’importance de l’archive dans l’écriture de Claude Simon (photo collection particulière - tous droits réservés)

L’archive permet-elle de reconstituer le passé ?
Claude Simon travaille comme un archéologue. Il fouille, trouve des strates de ruines à partir de quoi il imagine et il compose : le passé n’est jamais reconstituable dans sa totalité. L’archive est sa matière romanesque.

On a beaucoup parlé de roman familial pour désigner ses œuvres. Qu’en est-il ?
Ce n’est pas du tout du « roman familial » : même L’Acacia ou Le Tramway, dont l’imaginaire est nourri par des photographies d’albums, la correspondance du père et de la mère (cartes postales et lettres), ou les témoignages de parentes, ces romans portent sur toute l’Histoire du XXe siècle, notamment la tragédie de deux conflits mondiaux et des colonialismes.

Mais il ne parvient jamais à une reconstruction totale...
Des questions reviennent sous sa plume comme une obsession : « Comment savoir ? », « Comment c’était ? »... Le roman avance à tâtons. Il rend compte des ruines, des lacunes et explore un « magma d’émotions » difficile à mettre en lignes d’écriture. Mais la ruine, c’est aussi ce qui a résisté au temps. Redonner vie à l’archive, c’est donc une manière de résister à la destruction du temps et de la mémoire.

Qu’apporte-t-il de nouveau au roman familial ?
L’Acacia ne suit pas la chronologie, mais opère une composition par analogies et contrastes. Dans Le Jardin des Plantes, ce sont des collages de textes qui interrompent la signification linéaire. Le début des Géorgiques, avec la description du dessin de David qui préfigure ce qui va suivre, éclaire la méthode de Claude Simon. Son écriture tient du tableau autant que du récit dans le sens où les éléments qui le composent sont placés sur un même plan. Chez lui, un brin d’herbe ou la couleur d’un toit sont aussi importants qu’un visage. L’homme n’est pas au centre du monde.

Ses romans sont-ils autobiographiques ?
Pas au sens où on l’entend communément. Il n’y a pas « je » central, mais récit subjectif. Il invente un genre littéraire, à la croisée du roman, du document et du fonctionnement organique de la mémoire.

L’année du centenaire a-t-elle servi sa postérité ?
Il me semble qu’il est accueilli plus largement que dans le seul cercle des écrivains et des universitaires. Il y a une sensibilité plus grande à son œuvre. Notre rôle à nous est de le faire encore mieux connaître et partager les joies que l’on éprouve à le lire.


A lire aussi sur L’Epervier Incassable : l’entretien avec Mireille Calle-Grüber à propos de sa biographie Claude Simon, une vie à écrire.

A lire ailleurs sur internet : le blog Polar, carnet de l’équipe interdisciplinaire de recherche autour de la valorisation critique d’un patrimoine littéraire d’une exceptionnelle richesse et jusqu’ici d’un accès limité : les archives de Claude Simon, Prix Nobel de Littérature.

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