Les cahiers de Serge Bonnery

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L’aviateur # 4

samedi 20 décembre 2014, par Serge Bonnery

[Fragment sur le thème du départ - La scène se passe dans la cour intérieure d’une caserne où l’aviateur et ses camarades de chambrée ont entamé une partie de cartes. Jean est sorti fumer une cigarette dans le froid de l’hiver...]

C’était son rêve. Il en a fait son métier. L’armée lui a donné la chance de le réaliser. Il ne lui tiendra jamais rigueur d’être maintenant caserné, loin de tous. Languissant.

Au moment où il fait les cent pas dans la cour, en marchant vite pour résister au froid, Jean revoit son pays. Ses vignes, auxquelles il a renoncé. Sur sa toute première carte d’identité militaire, figure encore, écrit à l’encre noire, son précédent état : cultivateur.

La terre, c’était la voie normale pour tout fils de propriétaire, en ce temps où l’on était encore très famille. Il s’était plié, plutôt de bonne grâce, à cet usage. Mais au fond, ce n’est pas à cette vie-là qu’il aspirait. Lui, il voulait voir plus loin derrière les collines marbrées à l’automne et où languissent les oliviers. Ces montagnes, noires, dressées comme des murs, que se passait-il au-delà ? Il ne décevrait personne en quittant le travail de la terre. On respecterait son choix. La vigne, déjà, ne rapportait pas beaucoup d’argent. C’était un argument de plus pour convaincre ses parents qu’en restant auprès d’eux, il deviendrait trop vite un poids dans le budget modeste de la maison.

Lorsqu’il leur a annoncé son départ, un soir, à l’heure du souper, le père s’est levé pour regarder l’horizon blêmissant derrière la fenêtre et la mère a caché sa tête dans son tablier. Le manque d’argent, le spectre de la misère, ce ne sont pas des choses que l’on s’avoue facilement. Sans l’ignorer, cette gangrène, on se la cache tout de même. Pour rester digne. Il les a sans doute blessés en leur parlant d’argent. Mais c’était la réalité. Le père s’est rassis. A tranché le pain. Puis il a acquiescé, dans un lourd silence de cathédrale, en tapant plusieurs fois sur l’épaule du fils, sans le regarder. Ce soir-là, il manqua du sel dans la soupe.

Il pense à tout cela, Jean, au moment où son compagnon, sorti avec lui dans la cour, allume une nouvelle cigarette. Nous ne tarderons pas à rentrer, je suis frigorifié, signifie le geste qu’il lui adresse. Jean s’impatiente. Son ami cède. Il tire plusieurs longues bouffées puis jette le mégot qui roule au sol avant d’être emporté par le vent. Ils poussent la porte. A l’intérieur, ils reprendront la partie de cartes abandonnée plus tôt. Chacun avait ressenti le besoin de dégourdir ses jambes. Marcher un peu. Respirer.

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