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Après Auschwitz, écrire...

jeudi 27 novembre 2014, par Serge Bonnery

Le XXe siècle fut celui des camps d’extermination. Auschwitz, Goulag, Treblinka, Kolyma… Ces noms per­cutent nos mémoires et inter­rogent notre « être au monde ».
Nous connais­sons le mot de Theodor Adorno : « Ecrire un poème après Auschwitz est bar­bare ». Faut-​il prendre cette injonc­tion au pied de la lettre sans recher­cher son véri­table sens ?

De même dans son « Manifeste pour une nou­velle prose », l’auteur des Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, pose non la mort de la lit­té­ra­ture mais la vacuité d’une lit­té­ra­ture de fic­tion. « La nou­velle prose, c’est l’événement, le com­bat lui-​même, non sa des­crip­tion. Un docu­ment, la par­ti­ci­pa­tion directe de l’auteur aux événe­ments de la vie. Une prose vécue, en docu­ment », écrit-​il.

Nous cher­che­rons, dans cette dis­sé­mi­na­tion, à mesu­rer quelle dimen­sion revêt cette inter­ro­ga­tion dans l’espace lit­té­raire contem­po­rain...

Tels sont les termes, ici repris, de la proposition de dissémination que j’ai lancée pour ce dernier vendredi de novembre 2014. Elle correspond très égoïstement à un besoin personnel de poser des mots sur cette interrogation, besoin toujours repoussé, et dont je suis sûr qu’il ne sera hélas pas, dans le courant des lignes à suivre, pleinement satisfait. J’espère, à travers cette invitation, trouver écho à mon inquiétude.

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Theodor W. Adorno

L’affirmation de Theodor Adorno - « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare » -, lance, dans toute sa violence, une pierre en direction de nos visages. Sur son site Tache-Aveugle, Benjamin Renaud, enseignant-chercheur en musicologie à l’université de Paris VIII, interroge le texte d’Adorno et l’éclaire. Je renvoie à son analyse dont les prolongements qui suivent sont issus.

En affirmant qu’écrire un poème après Auschwitz est barbare, Adorno ferme-t-il définitivement la porte à toute possibilité de poésie ? Benjamin Renaud répond non et demande à y regarder de plus près. Selon lui, c’est contre l’oubli d’Auschwitz qu’Adorno lance son injonction. « Contre la célébration, par les vainqueurs bien entendu, de la paix retrouvée et du retour à la civilisation après la barbarie », écrit Benjamin Renaud.

En somme, ce serait trop facile ! Trop facile de se dire qu’après la Shoah, il suffit de tout effacer de l’exercice de la pensée, de la création artistique, de la culture, de la civilisation qui n’ont pu l’empêcher, lui faire obstacle, et de tout recommencer, de repartir à zéro. De faire comme si... C’est contre cette tentation - ce danger bien réel, incarné encore aujourd’hui par les voix des révisionnistes - qu’Adorno dresse un rempart.

Il est beaucoup plus difficile et sûrement plus périlleux de se dire : après... on continue. Car immédiatement, se posent les questions auxquelles nul ne peut déroger : comment continuer ? Par quels moyens ? Pour construire quel nouveau modèle plus légitime que celui qui a échoué dans le passé ? Comment poursuivre, après Auschwitz, une tâche littéraire ou poétique, sinon en portant sa mémoire, en l’incarnant, en faisant en sorte que cette mémoire soit vivable ?

Je ne vois pas d’autre issue que de me dire : cette mémoire, c’est notre lieu commun, notre héritage, elle est en nous, nous la portons, nous ne pouvons nous y soustraire sous peine de renier notre humanité, elle est entrée et ancrée en nous au point que nous ne saurions nous en détourner sans nous anéantir. « Nous ne sommes pas quittes de ce qui s’est passé », dit Theodor Adorno.

Dans son analyse, s’appuyant sur plusieurs textes d’Adorno postérieurs à celui où est énoncée la barbarie de l’écriture poétique après Auschwitz, Benjamin Renaud retourne la proposition : ce qu’il nous dit en réalité n’est pas qu’après Auschwitz, c’en est fini de l’écriture poétique mais qu’au contraire, il faut écrire des poèmes, qu’il y a même là un impératif. « Il faut écrire des poèmes », commande Adorno dans Métaphysique, « au sens où Hegel explique, dans l’Esthétique, que, aussi longtemps qu’il existe une conscience de la souffrance parmi les hommes, il doit aussi exister l’art comme forme objective de cette conscience ».

Autrement dit : il incombe désormais à l’art de porter la conscience d’Auschwitz et de la hisser au rang de conscience universelle [1]

Me revient toujours la question : pourquoi sommes-nous tous concernés par Auschwitz ? Et pourquoi, nous qui n’avons pas vécu l’horreur de la déportation, qui ne savons rien de ce que fut véritablement la vie dans les camps d’extermination, nous pensons-nous autorisés à nous présenter devant le monde comme des enfants d’Auschwitz sans heurter les consciences ?

Sur ce point, encore, Adorno nous éclaire. On trouve dans l’analyse de Benjamin Renaud - sa lecture d’un texte extrait de Dialectique négative - sinon une réponse à cette question, du moins des pistes qui peuvent y conduire. Voici.

C’est la mort qui fait de nous des enfants d’Auschwitz. Ou, pour être plus précis, notre rapport à la mort qui a été complètement bouleversé par la Shoah. De même qu’Auschwitz a volé leur mort à des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, en leur prenant tout, jusqu’à leur nom, de même Auschwitz nous vole notre propre mort car désormais, pour chacun de nous, la réalité de la mort est irrémédiablement bouleversée.

Adorno : « Avec le massacre par l’administration de millions de personnes, la mort est devenue quelque chose qu’on n’avait encore jamais eu à redouter sous cette forme. Il n’y a plus aucune possibilité qu’elle surgisse dans l’expérience vécue des individus comme quelque chose qui soit en quelque façon en harmonie avec le cours de leur vie. L’individu se trouve dépossédé de la dernière chose qui lui restait et de la plus misérable. Le fait que dans les camps ce n’était plus l’individu qui mourait mais l’exemplaire, doit nécessairement affecter aussi la façon de mourir de ceux qui échappèrent à la mesure. »

Après Auschwitz, « la mort n’est plus en quelque façon en harmonie avec le cours de (nos) vies ». Et c’est précisément pour cela - parce qu’Auschwitz a changé la réalité de la mort pour des millions de personnes et ce faisant a changé notre mort - que nous pouvons nous présenter comme des enfants de la Shoah, une manière de dire au monde que nous sommes tous concernés et que nous ne saurions nous dérober à cette réalité.

Auschwitz, la Shoah : cela nous regarde, dans les deux sens de la proposition, c’est-à-dire que cela nous concerne, mais que cela aussi - surtout - nous dévisage et nous met au défi - les yeux dans les yeux - de reconquérir notre propre mort, de la surmonter en quelque sorte, en lui donnant le nom qui nous désigne au monde contre le numéro d’ordre sur une liste noire.

A cela, je veux croire que l’art (qui est l’art de dire, mais aussi de montrer et de penser) peut aider. C’est pourquoi je crois impérative la formulation d’Adorno telle que nous la donne à lire et à comprendre Benjamin Renaud. A savoir que dire « Ecrire un poème après Auschwitz est bar­bare » revient à dire qu’il faut continuer à écrire de la poésie.

Mais quelle poésie écrire ? De quelle nature ? A cela, Valam Chalamov apporte une réponse dans un texte théorique - Manifeste pour une nouvelle prose - et une implacable illustration dans son livre majeur, les Récits de la Kolyma. Le philosophe Michel Terestchenko a lu et analysé la proposition de Chalamov. Nous y regarderons de plus près dans un prochain billet, en prolongement à cette dissémination.

En attendant, mettons-nous en présence d’une écriture contemporaine que je souhaite depuis longtemps faire partager dans le cadre de nos rencontres mensuelles. Mais l’occasion, jusqu’ici, ne s’était pas présentée. Le moment est venu de plonger dans les textes mis en ligne par Julien Boutonnier sur son blog Peut(-)Etre, un lieu voué au dire et où la langue littéraire se fraye un chemin au milieu des fantômes qui nous hantent, ceux de nos proches, êtres aimés disparus, mêlés au grand cortège funèbre de l’humanité trahie, aux colonnes de sacrifiés.

Dans les jours à venir, et pour prolonger encore cette dissémination sur un sujet dont il est difficile d’envisager l’épuisement, sera mis en ligne un entretien avec Julien Boutonnier à propos de l’écriture poétique après Auschwitz. A partir, entre autres, de cet énoncé extrait de l’un de ses textes : « Il y a, pour moi, une proximité évidente entre le vécu des déportés et celui du jeune adolescent endeuillé que j’ai été. Je ne parle pas de fait. Je reste ici dans la sphère la plus subjective. Je parle d’expérience, de transport émotionnel, de psychisme et de corps. Je parle d’identification, de ce processus par lequel un humain se construit des références qui lui permettent, année après année, de porter le traumatisme, sinon jusqu’à l’explication, du moins l’entendement, c’est-à-dire une mise en récit de son histoire. »

Dans l’attente d’un approfondissement des questions soulevées ici, voici tout d’abord - et de toute urgence - trois extraits d’une série intitulée M.E.R.E. [2].

W (0,M)

j’ai mis en tas des enfants petits. j’ai mis un petit enfant sur deux grands corps. on a poussé dans un four. la chair a brûlé. rh’abru-lé. non. j’ai mis un petit sur deux grands corps. on a poussé dans un four. la chair a brûlé. rh’abru-lé. non. on a poussé dans un four. la chair a brûlé. rh’abru-lé. non. R. 6. j’ai écouté dans la chambre. je crois que quelque chose a cassé dans mes yeux. j’ai vu du blanc couler dans ma vue. M. 1. le vieux m’a tendu une soupe miso. j’ai vu des miettes de pain au fond. je n’ai pas su qui avait trempé du pain avant. non. des miettes ont bougé un peu quand j’ai tremblé. je n’ai pas su quoi dire quand j’ai pleuré. je n’ai pas su pourquoi j’ai pleuré. 9. il est tout petit celui-là, a dit quelqu’un. trois mois tout au plus, a dit quelqu’un. on a poussé dans un four. la chair a brûlé. rh’abru-lé. 0. E. j’ai senti que ça se cassait dans ma bouche aussi. un bruit de lait a coulé de mes lèvres. j’ai entendu ma voix se rompre et tomber sur un sol. 0. 4. j’ai bu la soupe blanc de quelqu’un. j’ai bu le blanc des yeux de quelqu’un. je n’ai pas su. non. j’ai mis ce qui se cassait sur deux grands corps. on a poussé dans un four. le lait a brûlé. h’abru-lé. E. je n’ai pas su pourquoi j’ai pleuré. 9. j’ai vu les miettes blanc au fond de la soupe. 1. au fond j’ai vu des enfants petits dans ma voix. des yeux cassés dans ma voix blanc. j’ai vu ce qui se cassait un petit enfant. 

V(6,E)
on a mis des morts au monte-charge. cinq hommes six femmes quatre petits. un monte-charge a monté des morts aux fours. oroph’our. on a mis des morts au monte-charge. sept hommes trois femmes quatre petits. un monte-charge a monté des morts aux fours. oroph’our. on a mis des morts au monte-charge. cinq hommes six femmes quatre petits. un monte-charge a monté des morts aux fours. oroph’our. non. M. 1. j’ai serré des doigts avec les doigts dans le hall. je me suis tenu debout devant. les fleurs ont fané. je crois qu’une lumière a fait un bruit blanc. un bruit de lait mort. j’ai vu le reflet de lait sur le bois de la console. j’ai vu le reflet se briser contre un sol. je crois que j’ai senti des doigts se tenir les uns les autres au bout de moi. R. 9. j’ai vu les murs les cyprès sur l’écran du vieux. j’ai vu un endroit. non. E. 0. je me suis mis sur des morts au monte-charge. j’ai vu les cyprès les murs dans un jour. je crois qu’empilé dans des morts j’ai trouvé une place. qu’est-ce que tu fous, quelqu’un a dit. dégage tu vas nous faire tuer, quelqu’un a dit. j’ai vu des doigts morts au bout de moi. non. 9. des mains ont saisi le reflet de lait mort dans un jour. 4. des mains l’ont porté à la lèvre. non. E. 1. j’ai bu un reflet de lait mort. les murs les cyprès ont été dans un jour. un monte-charge a monté des morts aux fours. oroph’our. des doigts tassés dans des morts. deux hommes huit femmes quatre petits dans un jour dont les cyprès les murs et moi. non. 0. 6.

T (0,R)
j’ai mis les doigts dans les morts. arraché l’or des dents. donné l’or aux dieux. et puis j’ai mis les doigts. arraché l’or. donné l’or. et j’ai mis. arraché. donné. miarrachoné auxdieux. 6. je fais ça c’est ça que je fais, j’ai tremblé. ferme ta gueule, quelqu’un a dit. le dentiste il chiale, quelqu’un a dit. tu fais que vivre encore un jour c’est tout, quelqu’un a dit. 1. non. dans le hall je me suis tenu debout. je n’ai pas su. j’ai touché mes lèvres du bout du doigt. je crois que je n’ai pas compris ce que je touchais. j’ai vu le reflet de lait sur la console. le blanc m’a regardé. non. les fleurs ont fané vers moi. je crois qu’elles m’ont reflait. je me suis tenu debout. j’ai entendu s’éloigner l’ambulance. 9. je me suis tenu debout devant le vieux. je crois que j’ai regardé ses lèvres. j’ai vu la salive menacer derrière. non. 1. quand j’ai touché mes lèvres du bout du doigt je crois que j’ai touché quelqu’un de mort. j’ai mis les doigts dans les morts. miarrachoné aud’ieu. 0. R. dans la bouche du vieux la salive a brûlé même mes lèvres. le lait mort m’a salivé. la bouche du vieux a coulé dans mes yeux. je n’ai pas su. je crois que j’ai pleuré si fort si fort j’ai chaulé. M. j’ai entendu s’éloigner l’amblanc. mrach’n au’dieu. E. 1. avec des larmes j’ai salivé tout seul. mrach’naud’ieu. des mots de lait mort dans la bouche du vieux. rach’nd’eu. 4. non. si fort si fort j’ai chaulait. la blanc salive. ach’ieu. l’amblanc silence. E. 0. la blanc salive. ch’u. 9. non. 

Theodor W. Adorno était musicologue et compositeur. Pour faire écho aux mots ci-dessus, la première de ses Six Pièces pour Orchestre opus 4.


[1Il est entendu que l’art n’est pas le seul moyen d’accomplir cette mémoire de la Shoah en la transformant en une conscience universelle, que d’autres moyens peuvent être mis en œuvre pour y conduire, que tous les moyens possibles doivent être mis en œuvre à cette fin.

[2Remerciements à Julien Boutonnier d’avoir accepté cet échange et de m’autoriser à reproduire ses trois textes consultables sur son blog.

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