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Retour à Marseillens

vendredi 21 novembre 2014, par Serge Bonnery

Un souvenir d’enfance de Joë Bousquet

« Un noyau d’enfance demeure toujours blotti en nous, il ne perd jamais ses couleurs, il se dilate à mesure que nous vieillissons. Nous avons pris l’habitude d’installer notre vie au milieu des paysages d’où nous fûmes un jour arrachés. Joë s’était fait un cœur à Marseillens, il porte sur ses lèvres les fleurs d’acacias qu’il mâchait, jadis. C’est un baiser que je veux garder, dit-il ». Ginette Augier - Les demeures de Joë Bousquet

« Enfant, j’avais déjà les yeux de celui qu’il me fallait devenir. Ils m’ont fait ce regard qui m’a empêché d’entrer dans un homme ». Joë Bousquet - L’homme dont je mourrai

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La demeure de Marseillens - Photo Gabriel Sarraute (droits réservés)

Joë Bousquet a grandi dans une propriété familiale achetée par son père aux portes de Carcassonne. Marseillens - c’est son nom - consiste en une vaste demeure bourgeoise à deux étages et flanquée d’une tour d’angle rectangulaire. La maison est située au cœur d’un parc planté d’arbres d’essences diverses : pins parasols, ifs, acacias… toutes végétations méditerranéennes.

A Marseillens, Joë Bousquet a grandi aux côtés d’un grand-père qui, comme souvent le font les grands-pères à l’égard de leurs petits-enfants, lui a transmis les valeurs des hommes de la terre. Une scène rapportée par Bousquet dans un de ses cahiers publié sous le titre L’homme dont je mourrai atteste du rôle émancipateur que joua auprès de lui, enfant, le grand-père de Marseillens :

« Non pas mon père, mais mon grand-père m’avait montré tous les fourrés où il y avait quelque filet d’eau à extraire. Armé d’une légère pioche, il entamait la couche d’humus. Si je voulais lui ôter l’outil des mains, il se défendait. Je travaille, me disait-il, jusqu’à ne plus rien sentir. Il me semble enfin que je deviens n’importe qui et je me vois travailler. Je suis pris par ce que je fais comme une abeille qui sort d’une fleur : je vois tourner le ciel.
Le matin, nous sortions en même temps de nos chambres, qui étaient mitoyennes. Il prenait sa pioche, je décrochais ma carabine. Nous nous promenions sous les noyers du jardin avant qu’ils ne fassent de l’ombre. Fais toujours ce que tu te commandes, me disait-il. Ainsi tu es ton maître et cela te fait le même effet que si tu ordonnais aux sources de couler ».

Ce fragment témoigne de la complicité qui régnait entre le grand-père et son petit-fils dans cette « campagne » des environs de Carcassonne. Ils vivaient à proximité - « nos chambres étaient mitoyennes » -, partageaient des moments dans le parc au cours desquels on imagine le vieil homme prodiguer à l’enfant des conseils qui lui seront utiles plus tard dans la vie. « Fais toujours ce que tu te commandes… » A maintes reprises, Joë Bousquet s’en tiendra à ce principe, notamment lors des assauts auxquels il participa durant la Première Guerre mondiale.

Marseillens est un pays de sources et d’eaux souterraines. Le prétexte du voyage dont Joë Bousquet fait récit dans L’homme dont je mourrai est une demande de la propriétaire qui souhaitait connaître les points d’eau de la propriété. L’homme qui transmet cette demande est un curé, le chanoine Gabriel Sarraute, qui n’eut de cesse de convaincre Bousquet de revenir dans le sein de l’Eglise et de lui arracher une mort chrétienne, ce qu’il finit par obtenir… bon gré, mal gré [1] !

Gabriel Sarraute était un passionné de photographie. Il avait photographié le poète dans sa chambre ainsi que les lieux où il avait vécu. C’est en se rendant à Marseillens pour réaliser des prises de vue de la demeure que Gabriel Sarraute a reçu la demande de la propriétaire qu’il s’est ensuite empressé de transmettre à l’intéressé. Gabriel Sarraute raconte :

« La propriétaire de Marseillens (…) m’avait prié de demander à Joë de lui signaler les points d’eau de la campagne. Il fut ravi à cette pensée et me dit qu’il était prêt à se faire porter en auto dans ses lieux si chers un bel après-midi ».

Voici comment, de son côté, Joë Bousquet fait récit de la demande transmise par le chanoine.

« Il arrivait souvent que, mené par le prétexte le plus personnel et le plus loyal, un individu entrât dans nos actions, comme si notre imagination l’y avait appelé. Et, cette fois, une longue main blanche souleva la tenture de velours et une longue robe noire vient s’asseoir entre nous.
Aumônier au lycée où j’avais commencé et achevé mes études, ce prêtre m’apportait gentiment des photos qu’il avait prises dans la propriété où s’était écoulée mon enfance : les oliviers, le champ de genêts, la prairie qu’un chemin sépare du parc. Pendant que je montrais les images à mon amie, le prêtre m’exposa une requête présentée par les propriétaires actuels de Marseillens.
Ils devinaient partout des eaux souterraines… » [2]

Joë Bousquet répondra favorablement à la requête des propriétaires, trouvant là le prétexte qui lui manquait pour retourner sur les lieux de son enfance.

Ce retour s’effectue sous les auspices du merveilleux. L’apparition du chanoine vêtu de sa soutane dans la chambre du poète en est le signe. On le voit un bref instant confondu avec une silhouette féminine. Il a écarté d’une main pâle l’épaisse tenture de velours qui protégeait la porte d’entrée de la chambre par laquelle entraient les visiteurs. « Une longue main blanche souleva la tenture de velours et une longue robe noire vint s’asseoir entre nous »…

Autre signe du merveilleux chez Joë Bousquet : la source. Il faudrait étudier de manière approfondie sa présence dans les textes pour se rendre compte de la place centrale qu’elle occupe dans son imaginaire poétique. La source, c’est le lieu où coule la vie mais c’est aussi le noir de source, ce grand mystère des profondeurs auquel le poète vient étancher sa soif d’être.

Ce retour à Marseillens, Joë Bousquet ne l’effectue pas seul mais en compagnie de son amie du moment - qui n’est jamais nommée dans le récit - avec qui il partagera l’intimité amoureuse du parc. La présence féminine aux côtés du poète est encore une manifestation du merveilleux. C’est en jaillissant d’une source que la Dame blanche - l’Immaculée ? - se faisait connaître au troubadour amoureux (mais d’un amour platonique seulement…).

Ils partent ensemble vers Marseillens - distant d’une dizaine de kilomètres du centre de Carcassonne - à bord de la voiture de son père conduite par le chauffeur François. Bousquet raconte :

« L’automobile que j’avais commandée s’arrêta à ma porte et me chargea comme un colis. La ville fut vite traversée. Appelée à sa fenêtre par le grognement du klaxon, elle y jeta un cri d’étonnement ou de joie et, sans prendre le temps de se coiffer, s’installa à mon côté. Il faisait beau, un peu tiède. Le parfum du vent me faisait éternuer. Un moment, je dus fermer les yeux : l’étendue que je voyais après cinq ou six ans vécus dans l’ombre [3] me donnait le vertige.
A ma prière, le chauffeur avait ralenti. Mais l’oasis où nous nous rendions s’ouvre si près de la ville qu’en peu de minutes nous roulâmes sous l’allée de platanes que l’humide silence des bois voisins éloigne de tous les lieux habités. Bien qu’il n’y eut pas de vent, les feuilles vivaient… » [4]

Il n’y avait personne à Marseillens le jour où Joë Bousquet s’y est rendu. La propriétaire à qui il était censé indiquer les sources s’écoulant dans le parc était absente. « Personne à l’entrée du domaine, personne sur la terrasse… », écrit-il.

La promenade dans le parc se transforme alors en balade amoureuse et poétique.

« Elle, se taisait : je respirais le parfum de sa nuque. Un peu de vent se levait comme nous franchissions un ruisseau, éclairait les frondaisons d’un jour neuf. Il me sembla que le matin remontait à la surface des lieux ensoleillés… »

« A travers l’éclatante flambée verte du saule ensoleillé, des espaces vibraient, s’échevelaient : quelque chose y montait de la profondeur minérale afin de se répandre : je croyais, sous l’écorce de l’arbre entendre bruire un jet d’eau… »

« Machinalement, j’avais saisi la main que me tendait mon amie. Je l’entendais à peine (…) Je répondais à ce que je pensais de notre amour, je priais pour elle : une source obscure lui cache le rayon dont elle est faite… »

« Dans l’ombre du même if où nous étions assis face à face, mon amie passait une main dans ses cheveux blonds ; il me semblait qu’elle avait jeté du jour dans mes yeux. J’aurais voulu lui faire partager l’émotion que je devais à sa présence. Mais le bonheur de la voir me rendait muet… »

Lisant ces lignes teintées de douce mélancolie, on pense au romantisme de Chateaubriand contemplant sa sœur Lucile lors de promenades dans le parc du château de Combourg, ainsi que l’écrivain le rapporte dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Joë Bousquet connaissait ses classiques. Il lui arriva de les égaler dans sa prose aérienne.

Ce retour à Marseillens est l’histoire d’un déchirement. Le père de Joë Bousquet décida en effet un jour de vendre la propriété. Ce qui fut fait séance tenante, la brutalité de la décision et de son exécution laissant le jeune homme qu’était alors Joë Bousquet dans un triste état d’abandon.

« … Je revins d’Angleterre [5] pour apprendre qu’il vendait ce bien parce qu’il nous était devenu inutile. Fort scrupuleux en affaires, il ne me permit même pas de revoir la maison de campagne qu’il avait vendue meublée, et où je devais laisser mes raquettes et mes carabines, pour ôter à l’acheteur prétexte à récriminations. Bien plus tard, je devais apprendre, qu’avec mes jeux, il avait laissé dans notre villégiature des toiles impressionnistes qu’il n’avait su ni apprécier, ni attribuer quand il avait reconnu le legs de notre grand-père ». [6]

Bousquet ne dit pas de quels peintres étaient ces toiles impressionnistes. Mais il ajoute :

« En cherchant les toiles à travers les souvenirs d’enfance, j’ai peu à peu ressuscité le séjour merveilleux… »

Ne peut-on voir, là, l’origine de l’âme de collectionneur qui poussa Bousquet à s’entourer, durant toute sa vie de paralysé, de toiles achetées à des peintres amis, pour la plupart surréalistes ? Avec sa collection qui substituait à la cécité des murs sombres un regard lumineux sur le monde, Joë Bousquet a-t-il peut-être - inconsciemment ou pas - cherché à retrouver la présence des toiles impressionnistes qui illuminèrent, à Marseillens, son regard d’enfant.

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Marseillens par Jean Camberoque - Huile sur toile - Collection Centre Joë Bousquet

Il arrive que les paysages de nos enfances nous soient « un jour arrachés », écrit Ginette Augier [7]. Le passage à l’âge adulte produit en chacun de nous une fracture ou pour être plus près de Bousquet, une blessure.

Joë Bousquet a toujours pensé que la blessure par balle reçue le 27 mai 1918 sur le front de l’Aisne, à Vailly, l’avait précédé pour la raison qu’elle n’était pas sa blessure propre mais la blessure commune à tous les hommes. Cette blessure plonge ses racines dans l’enfance profonde qui nous est confisquée, ici par la vente de la demeure de Marseillens et de ses meubles renfermant les jeux d’enfant dont le jeune homme sera désormais définitivement privé.

Mais, poursuit Ginette Augier, « Joë s’était fait un cœur à Marseillens », ce cœur qu’il retrouve l’espace d’une promenade amoureuse au bras de son amie, dans le parc de l’ancienne propriété familiale.

« Enfant, confirme Joë Bousquet, j’avais déjà les yeux de celui qu’il me fallait devenir. Ils m’ont fait ce regard qui m’a empêché d’entrer dans un homme ».

Nous pouvons perdre à jamais les lieux aimés de notre enfance, demeure éternellement dans nos yeux l’éclat du jour qui nous a vu naître.


[1Le chanoine Sarraute laisse un témoignage précieux de ses relations avec le poète dans un livre de mémoires intitulé La contrition de Joë Bousquet publié aux éditions Rougerie.

[2Joë Bousquet, L’homme dont je mourrai, éditions Rougerie.

[3Le cahier d’où est tiré ce texte date des années 1946 et suivantes. En effet, entre 1939 et 1945, Joë Bousquet n’ a guère quitté sa chambre aux volets clos de Carcassonne.

[4Op. cit.

[5A la demande de son père qui voulait le voir parfaire son éducation après le lycée et peut-être aussi pour l’éloigner de la ville où son comportement commençait à susciter des rumeurs de scandale, Joë Bousquet effectua un séjour linguistique de plusieurs mois en Angleterre où, confesse-t-il, il apprit davantage des jeunes femmes anglaises que de l’idiome proprement dit…

[6Op. cit.

[7Ginette Augier, Les demeures de Joë Bousquet, 1979.

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