Les cahiers de Serge Bonnery

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Chat expirant (récit de rêve)

lundi 17 novembre 2014, par Serge Bonnery

Avant texte

Le texte ci-dessous est extrait du volume Le pays des armes rouillées publié aux éditions Rougerie. Il est typique des récits de rêves tels que Joë Bousquet avait pris l’habitude de les collectionner dès ses premiers pas d’écrivain, dans les années 24-28, lorsqu’il se situait dans la mouvance surréaliste dont Paul et Gala Eduard lui avaient ouvert les portes.

Il est intéressant de noter que le cahier qui a donné lieu au livre imprimé date des années 1945-1946, soit la dernière période d’écriture de Joë Bousquet, décédé en septembre 1950. Cela montre que même tardivement, Bousquet n’a jamais vraiment rompu avec les chemins du surréalisme. Il continuait à noter ses rêves qu’il utilisait ensuite comme matériau dans ses récits que l’on a bien du mal à nommer romans tant ils échappent à toute forme de classification.

Voici ce récit de rêve qui traite de la question de la mort.

Ce doit être le jour des morts. Mon père se tient debout près de la chaise-longue où ma cousine folle est étendue. Je le néglige, bien qu’il paraisse mêlé à notre vie, m’excusant sur le fait qu’il n’est plus au monde, le consulte cependant, non sans vivacité. Adrien [1] est plus jeune, on le sème sans difficulté, je n’ai pas de peine à le perdre dans cet appartement aux innombrables portes [2] où ma cousine m’entraîne. Je ne veux pas, en effet, me souvenir qu’elle est folle, à peine un instant, pour craindre le lendemain de notre intimité quand nous allons aussi loin que dans le mariage [3].

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L’Evêché de Villalier - Propriété de la famille Bousquet (collection particulière)

Sur le piédestal qui assujettit la porte d’un parc, un très haut chat est assis, dont je vise avec soin le poitrail blanc, aperçu entre les feuillages : « Voilà » ai-je dit à ma garde pour excuser ma cruauté « un grand oiseau de nuit qu’il vaut mieux empêcher de voler » [4]. J’ai appuyé sur la détente dure et noire de l’arme légère comme un pistolet. L’animal ne tombe pas aussitôt, mais tout son poil se hérisse, il frissonne, on dirait un buisson fait de tous les oiseaux jadis sacrifiés à mes plaisirs d’enfant [5]. J’aimais alors ma grande cousine et, sans goût véritable, me parais devant elle des goûts qui rapprochaient mon âge du sien.

Avec un trou à la place du cœur, la bête grandit, du ciel nuageux prend en partie sa place, il paraît souffrir comme une personne, et je dois sermonner ma mère et ma garde qui s’apitoient, voient je ne sais quelle puissance redoutable dans la vitalité des chats que, plus positivement, j’assigne, dans le cas particulier, à l’imminence d’un orage.

Vainement, les deux femmes essaient d’étrangler l’animal. Il se débat dans ses liens, ne trouve un semblant de paix que dans le récipient où on l’a roulé et où son sang, continuant à couler, ne tarde pas à le recouvrir. Sous le bain pourpre, il tressaille encore, agite des mains pareilles à celles qui m’attirèrent vers le cadavre d’Adrien et, affolé comme je suis, promettant pour me rassurer moi-même sa mort à tout le monde, je ne peux empêcher mon neveu [6] qui s’approche en m’évitant de donner une caresse affectueuse à l’animal expirant.

J’ai rêvé : le crépuscule était inondé de sang tiède, mais c’était le temps où il n’y avait qu’un nom pour le crépuscule et pour le Christ.


[1Il s’agit d’Adrien Galy, cadet et cousin de Joë Bousquet. Ils firent ensemble les "quatre cent coups" pendant leur enfance et leur adolescence. Devenu plus tard médecin, Adrien Galy a soigné Joë Bousquet qui vivait dans d’atroces souffrances causées par les séquelles de sa blessure. Les personnages désignés par Joë Bousquet dans ses écrits ont d’une manière générale un ancrage réel. Il arrive néanmoins souvent que les traits de plusieurs personnes se trouvent rassemblés dans un même personnage qui oscille dès lors entre réalité et fiction.

[2L’environnement décrit dans le récit laisse penser qu’il a pour cadre la demeure de Marseillens, propriété viticole située aux portes de Carcassonne et où Bousquet a vécu une partie de son enfance, à moins qu’il s’agisse de l’Evêché à Villalier, autre propriété viticole familiale où Bousquet, adulte, avait l’habitude de se rendre à la fin de l’été et en automne, pendant la période des vendanges. Quoi qu’il en soit, il se peut aussi qu’il mêle ici à sa vision campagnarde celle du vaste appartement qu’il occupait avec son père et sa mère dans l’hôtel particulier du 53 rue de Verdun en plein centre-ville de Carcassonne.

[3Il n’est pas ici le lieu d’entrer plus avant dans l’érotique de Joë Bousquet. Retenons cependant que l’inceste fait partie des thèmes qui reviennent dans ses écrits érotiques.

[4Selon toute vraisemblance, l’animal est un chat-huant comme on en rencontre beaucoup dans les campagnes viticoles du Midi de la France

[5Il semble que Joë Bousquet se soit familiarisé très tôt avec le maniement des armes, ce qui n’est somme toute pas très surprenant dans un monde rural où la pratique de la chasse était très répandue et où on avait pour habitude de la transmettre aux enfants. Le pays des armes rouillées débute par un récit assez violent dans lequel Bousquet raconte une de ses légendaires colères d’enfant au cours de laquelle le gardien de la maison dût intervenir pour cacher les fusils qui se trouvaient dans la maison de peur que le gamin en pleine crise de démence en fasse usage à son encontre.

[6La présence du neveu de Joë Bousquet (le fils de sa sœur) est ici énigmatique et semble défier les lois de la chronologie temporelle. Car si son neveu assiste réellement à la scène décrite, alors il n’est pas possible que ce texte se rapporte à l’enfance du poète. Mais le rêve n’est pas la réalité. Joë Bousquet se jouait de la chronologie dans ses écrits car pour lui, la poésie se situait dans un à-côté du monde difficilement situable, en tout cas au-delà du temps historique.

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