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Vie de Joë Bousquet

lundi 17 novembre 2014, par Serge Bonnery

Joë Bousquet (1897-1950). Poète.

Né à Narbonne le 19 mars 1897, Joë Bousquet a toujours vécu dans l’Aude, partagé entre sa chambre aux volets clos du 53 rue de Verdun à Carcassonne, La Palme où son grand-père était viticulteur et La Franqui en été ainsi que la propriété familiale de l’Evêché à Villalier acquise par son père. Enfant, il avait également vécu à Marseillens, aux portes de Carcassonne, un domaine qui appartenait à ses grands-parents maternels Cazanave. Tous ces lieux, immortalisés en peinture par Jean Camberoque et par Ginette Augier dans son ouvrage « Les demeures de Joë Bousquet », ont constitué le décor de toute l’œuvre littéraire du poète qui les évoque à maintes reprises dans ses écrits. Ce sont, le plus souvent, des lieux rêvés qui démontrent, ainsi que l’a noté René Nelli dans son livre « Joë Bousquet sa vie son œuvre », l’enracinement de Bousquet dans le Languedoc méditerranéen.

Joë Bousquet a fait ses études chez les religieuses de Saint-Joseph de Cluny puis au lycée de Carcassonne où il fut considéré comme un bon élève, précoce mais indiscipliné. Lui-même concédera que sa jeunesse fut celle d’un « voyou », terme à prendre avec toutes les précautions d’usage. Disons que Joë Bousquet n’appliquait pas à la lettre les principes d’éducation que l’on inculquait, à cette époque, aux jeunes gens de bonne famille ! Un bref séjour à Southampton, vers l’âge de seize ans, où son père l’avait envoyé pour qu’il se perfectionne dans la pratique de la langue anglaise, poussera plus avant le jeune Bousquet dans l’apprentissage de la liberté. En ce temps-là, Joë Bousquet fumait la pipe et courait les filles. Il a toujours porté un regard tendre sur cette jeunesse de « mauvais garçon » à laquelle la guerre donnera bientôt un coup d’arrêt.

En 1916, âgé de dix-neuf ans, Joë Bousquet s’ennuie. Il devance l’appel et, après avoir fait ses classes à Aurillac, obtient son incorporation au 156ème régiment d’infanterie, une unité composée en partie de détenus de droit commun au milieu desquels le futur lieutenant fera des coups de mains et des missions dangereuses l’une de ses spécialités. C’est dans ce régiment qu’il fera surtout la connaissance de son capitaine jésuite, Louis Houdard, auprès de qui il apprendra bien plus que l’art de la guerre. « Il a fait de moi un homme », dira plus tard Joë Bousquet, révélant à la fin de sa vie que l’ombre de Houdard, tué le 28 mai 1918 près de Vailly, dans l’Aisne, ne l’avait jamais quittée.

Le 27 mai 1918, le 156ème d’infanterie est appelé en renfort près du Chemin des Dames où l’armée allemande tente une percée. Au soir d’une journée où la bataille fit rage avec une rare violence, le lieutenant Bousquet et ses soldats donnent l’assaut sur le plateau de Brenelle, au sud de Vailly. C’est ici qu’il est fauché à vingt-et-un ans. « Et alors, j’ai compris que c’était fini et je suis resté debout (…). Je n’ai pas eu à attendre longtemps. Une balle m’a atteint en pleine poitrine, à deux doigts de l’épaule droite, traversant obliquement mes poumons pour sortir par la pointe de l’omoplate gauche ; ce qui faisait, du même coup, traverser au projectile mes deux poumons et la partie avant du corps vertébral. Je suis tombé », racontera-t-il en 1936 dans une lettre capitale à son ami Carlo Suarès. Une histoire d’amour complexe et passionnée avec une jeune biterroise répondant au prénom de Marthe avait précipité Bousquet face à son destin, ce destin qu’il avait décidé une fois pour toutes d’affronter, de regarder en face, dès son arrivée sur ses premiers champs de bataille de la Grande guerre.

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Paul Eluard

Joë Bousquet a survécu à sa blessure. Il est demeuré paralysé des membres inférieurs. Désormais il devait renaître. Sa deuxième vie, celle du poète et de l’écrivain, commençait. Après avoir publié quelques textes sous le pseudonyme de Pierre Maugars, Joë Bousquet a débuté en littérature dans le voisinage du surréalisme. Très tôt, au début des années 20, il se lie d’amitié avec Gala et Paul Eluard. Gala (future Gala Dali) l’initie à la peinture et c’est grâce à elle que Bousquet commence à réunir autour de lui une prestigieuse collection de tableaux. Paul lui ouvre les portes de la poésie, un chemin sur lequel Bousquet s’était engagé grâce au soutien et aux encouragements du poète carcassonnais François-Paul Alibert, ami d’André Gide.

En 1928, Joë Bousquet crée la revue Chantiers dans laquelle Paul Eluard publiera plusieurs poèmes. Cette revue témoigne de la force d’attraction que représente déjà la chambre du 53 rue de Verdun où se nouent de solides amitiés. Autour de Bousquet, René Nelli, Ferdinand Alquié, Claude Estève, François-Paul Alibert, puis plus tard Charles-Pierre Bru, Jean Camberoque, Henri Tort-Nouguès, Ginette Augier, Gaston Puel, et tant d’autres artistes ou intellectuels épris de poésie et de philosophie, constitueront le groupe vivant de Carcassonne. Joë Bousquet s’entoure des peintures de Max Ernst, Magritte, Tanguy, Masson, Klee, Bellmer ou encore Dubuffet. Il correspond avec André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Carlo Suarès, Jean Paulhan. C’est de cet horizon illimité que naîtra l’une des œuvres les plus singulières de la littérature du XXe siècle.

La vie de Joë Bousquet est liée à l’aventure des revues qui, dans les années 30-40, connaissent une activité d’une rare intensité. Elles constituent le lieu de rencontre privilégié des auteurs en quête de modernité. Après Chantiers qui connut une existence éphémère, Bousquet et ses amis entrent en relation avec les Cahiers du Sud, dirigés à Marseille par Jean Ballard. La participation de Joë Bousquet aux Cahiers du Sud connaîtra son apogée avec la publication, en 1943, du numéro spécial consacré au Génie d’Oc entièrement dirigé par Bousquet lui-même. Simone Weil, qui vient à la rencontre du poète dans sa chambre sur les conseils de Ballard, y signe d’un pseudonyme, Emile Novis, un texte majeur sur « l’inspiration occitanienne ».

Contrairement aux impressions que peut laisser un espace de quelques mètres-carrés aux volets clos, Joë Bousquet ne fut jamais un homme seul. Dans sa chambre, cet « îlot de fraîcheur », on se rencontrait la nuit pour parler de poésie, de philosophie, de littérature et de peinture. De cette chambre, étaient quotidiennement expédiées des quantités importantes de lettres à l’adresse des esprits les plus éclairés de l’époque et dont témoigne aujourd’hui une abondante correspondance dont une partie demeure encore inédite.

Après avoir publié ses propres œuvres chez plusieurs éditeurs de plus ou moins grande importance, Joë Bousquet fait son entrée chez Gallimard en 1941 avec « Traduit du silence », un livre dont il confie l’édition à Jean Paulhan. Ce dernier fera désormais partie des proches de Joë Bousquet, le poète accordant de son côté une totale confiance au directeur de la Nouvelle Revue Française auprès de qui son écriture connaîtra, dans les années de guerre et ensuite, quelques évolutions notables.

Dans ces années de trouble, d’incertitude et de mobilisation contre le nazisme, la chambre de Joë Bousquet joue aussi un rôle pivot dans la Résistance locale. Il accueille également à Carcassonne et à Villalier, Louis Aragon, Elsa Triolet, Gaston Gallimard et sa famille, Julien Benda, tous intellectuels fuyant la zone occupée avant de s’installer plus à l’Est, en bord de Méditerranée.

Au printemps de 1950, la santé de Joë Bousquet se dégrade une nouvelle fois. L’homme qui avait surmonté des crises graves avec un courage exemplaire, celui-là même que lui avait inculqué son maître Louis Houdard sur les champs de bataille, est mort le 28 septembre 1950, emporté par une crise d’urémie qui a eu raison de ses ultimes forces. Henriette Patau, la sœur du poète, et le chanoine Gabriel Sarraute qui l’a accompagné religieusement, ont laissé un témoignage poignant de ses derniers instants : Joë Bousquet, nous disent-ils, a regardé la mort en face, refusant les prescriptions du docteur Soum destinées à soulager sa douleur.

L’œuvre de Joë Bousquet n’entre encore de nos jours dans aucune catégorie. Elle reste rebelle à toute tentative de classification. La plupart de ses écrits sont issus d’une multitude de cahiers – les journaliers – dans lesquels il notait quotidiennement ses rêves, ses pensées, ses impressions. Sur ces feuillets, d’une écriture fine mais ô combien affirmée, s’épanchait un imaginaire visionnaire au contact duquel le poète cherchait à repousser toujours plus loin ses propres limites, conscient que « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». De cette œuvre, il faut aussi retenir la correspondance à laquelle il apportait le plus grand soin, et notamment ses correspondances amoureuses qui restent parmi les plus belles connues à ce jour dans la littérature française.

Aujourd’hui, l’esprit de Joë Bousquet continue à rayonner à partir de sa chambre du 53 rue de Verdun, belle demeure typique du centre ville de Carcassonne dont le conseil général est propriétaire. La Maison des Mémoires – Maison Joë Bousquet abrite une exposition permanente sur la vie et l’œuvre du poète, autour de laquelle s’articulent toutes les activités du centre Joë Bousquet et son temps.

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