Les cahiers de Serge Bonnery

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Sous une pluie de feu...

mardi 11 novembre 2014, par Serge Bonnery

[En ce 11 Novembre du centième anniversaire de la Grande Guerre, un nouvel extrait de la prose Une Patience (éditions l’Amourier). Ici : un fragment dont seulement certaines bribes apparaissent dans la version définitive du texte.]

Elle était triste en effet. La tête pendante, tremblant de tous ses membres, souffrant probablement de malnutrition. Il allait faire équipe avec elle, bientôt ils ne seraient plus qu’un, complices, à la vie à la mort, elle serait lui dans le prolongement de son bras, ils marcheraient ensemble, il serait elle à chaque pas.

Surtout, ne lâche jamais la bride, sinon tu es foutu.

La veille, sous une pluie de feu, son prédécesseur à ce poste avait lâché la bride, le cheval s’était emballé, il avait rué, la charrette s’était renversée, les obus éparpillés dans la nature, il avait dû d’abord calmer l’animal, l’attacher à un tronc d’arbre décapité, puis rétablir l’attelage (les balles sifflaient sur le plateau, elles sifflaient à hauteur d’homme) et enfin récupérer son chargement, le rassembler à nouveau mais tant bien que mal cette fois, pourvu qu’il puisse repartir. Un travail de titan, il n’avait plus dormi depuis trois jours et trois nuits, les bombardements s’intensifiaient sous la côte 315, foutue côte 315, on y en a laissé des vies dans ce trou, ils s’intensifiaient d’heure en heure et il pleuvait, et ça pleuvait, c’était devenu l’enfer qui crachait par ses bouches de feu, des bouches par dizaines et il fallait des bombes pour ces bouches là, toujours plus de bombes et vite, toujours plus vite. Alors, n’en pouvant plus, le sifflement des balles à ses oreilles, se sentant pris, il s’était levé en hurlant, les bras ouverts, le buste offert, les poumons gonflés. On a vu souvent de ces soldats épuisés, que la force de lutter abandonnait soudain et qui se laissaient mourir dans leur gourbis, n’écoutant plus, n’entendant plus, indifférents à la guerre plus présente, plus dense à mesure des avancées, certains sont morts ainsi en priant, d’autres en écrivant une dernière carte à leur famille, à leur femme ou à leur fiancée, gestes dérisoires mais tellement humains. De l’inutilité de vivre quand rien n’a plus de sens. Lui avait voulu sans la vouloir une mort spectaculaire, son corps déchiré par une, deux, puis trois et quatre balles, transpercé avec, à chaque impact, une giclée de chair mêlée de sang et puis du sang dans la bouche, un flot de sang vomi dans un râle d’horreur. Lui, pauvre diable d’Auvergnat (on l’appelait l’Auvergnat, le pauvre diable) qui ne pensait même plus à ses champs, à son troupeau, s’était levé, il s’était levé et toutes les images de son enfance avaient défilé dans ses yeux clairs mouillés de larmes comme on projette un film (mais un film muet) à l’accéléré et il était retombé aussitôt, la tête dans la terre, et sa bouche maintenant mangeait la terre avec le sang, il était retombé et à ce moment précis sans crier pour ne pas effrayer les chevaux.

Les écuries étaient à demi dévastées. Elles n’avaient plus de toit. Les charpentes déchirées, des murs éventrés, des pans de murs en lambeaux mais les soldats que l’on envoyait au repos à l’arrière y trouvaient refuge. On pouvait s’y abriter sommairement du vent et de la pluie. Pour cela, ils tendaient des toiles qu’ils amarraient à des pieux récupérés sur les champs de bataille. C’était des pieux conçus pour tendre les fils de fer barbelés qui protégeaient la tranchée de première ligne, fils tendus où les cadavres restaient suspendus des soldats tués pendant l’assaut, venus (après avoir échappé aux balles qui sifflaient à leurs oreilles, aux obus qui tombaient partout) s’écraser sur cette dernière protection de fortune, affalés comme du linge mou suspendu à un étendoir et personne ne pouvait les sortir de là pour leur donner une sépulture. On trouve encore de ces pieux rouillés dans les champs cultivés (les anciens champs de bataille aujourd’hui cultivés). Les paysans les utilisent pour délimiter leur propriété et empêcher que leur bétail s’évade.

Les soldats couchaient là, dans ces granges misérables, ils s’étendaient dans la paille mollement, ça sentait la pisse mais tant pis (il se souvenait de tout, des odeurs, du bruit que faisait le canon constamment, dans le lointain, la guerre ne fait silence de rien). Ils étaient éreintés et n’avaient qu’une idée : sommeiller un peu quand, tout juste arrivés, on ne leur donnait pas l’ordre de repartir là où ça mitraillait toujours, qui pour occuper une position désespérée, qui pour nettoyer un boyau obstrué par la boue et il fallait repartir (il n’y avait pas à discuter), marcher des heures sous la pluie, dans le froid, parcourir en sens inverse le même trajet (et cela leur prenait des heures et des heures, des heures à s’embourber), traverser à nouveau ces lieux de désolation (il leur arrivait, dans la nuit, de se perdre et ils marchaient sans savoir où ils allaient, se guidant au son des canons dans la plaine), et puis piocher, soulever des tonnes de terre alourdies par la pluie (cette pluie, nous la maudissions, elle ne s’arrêtait jamais), sans manger, sans dormir, et de cette terre ils tiraient parfois le cadavre d’un soldat oublié, ils le tiraient de là, forme informe, du boyau devenu la sépulture naturelle des sacrifiés, le corps déchiqueté, sans nom, inconnu que l’on enfouissait à la va-vite un peu plus loin en esquissant un signe de croix.

Il s’est approché d’elle et lui a tendu la main. Doucement, tout doux…

Alors il avait revu la crinière généreuse de son Bijou qui tirait vaillamment la charrue (et ses vignes, qu’est-ce qu’elles devenaient ses vignes pendant qu’il se battait à Notre-Dame de Lorette ?). Ils partaient tous les deux le matin et ils ne formaient qu’un, sous les yeux de sa femme (mon arrière-grand-mère) qui lui adressait un signe de la main en le regardant s’éloigner, elle les regardait et c’est vrai qu’ils ne formaient qu’un, s’en allant côte à côte vers la vigne, empruntant le même chemin lui, son sac sur l’épaule avec un déjeuner copieux dedans (un litre de vin, une livre de pain) et lui, cheval de labour courageux et fidèle, secouant sa tête et s’ébrouant joyeusement, s’échinant toute la journée, buvant au seau de grandes gorgées d’eau, bruyamment.

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