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14-18 : la guerre « à hauteur d’œil »

mercredi 12 novembre 2014, par Serge Bonnery

Dans son livre “Voir la guerre“ qui vient de paraître aux éditions Armand Colin, l’historienne Annette Becker interroge les images du conflit pour donner un "autre récit" de la guerre et tenter de mieux approcher et comprendre les hommes qui ont vécu l’enfer.

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Les soldats se faisaient photographier au front puis envoyaient les images à leurs familles sous forme de cartes postales - Collection particulière

A quels genres appartiennent les images de la Grande Guerre ? On les compte par millions. Il y a les photographies. Ce sont les plus nombreuses. Tout le monde a pris des photos ou s’est fait prendre en photo. Nous avons aussi des films tournés pour les actualités ainsi que des microfictions. Il y a ensuite ce que j’appelle les images fabriquées. Elles sont le fait de dessinateurs de presse qui s’adonnent beaucoup à la caricature. Des soldats, simples amateurs, ont aussi dessiné la guerre dans leurs carnets. Enfin, il y a l’apport des artistes professionnels.

Quel rôle joue la photographie ? Outre les témoignages qu’elle rapporte sur la guerre elle-même, elle remplit une fonction mémorielle et relève de l’intime. Souvent, la première photo que l’on prend du soldat est la dernière. De même, le soldat garde la photo de l’être aimé - sa femme, son enfant - dans son portefeuille. Cela nous renseigne sur ce qu’est cette guerre : l’appelé part au front pour défendre les siens qu’il emmène avec lui.

Ces images servent-elles la propagande ? La caricature est l’arme de propagande absolue contre l’ennemi qu’il faut montrer comme un barbare. La masse des caricatures est anti-allemande. De même qu’il y avait eu un blocus militaire contre les empires centraux, de même il y a eu un véritable blocus de papier qui visait à calomnier systématiquement l’adversaire. Le caricaturiste n’hésite pas à falsifier la réalité lorsqu’il montre, par exemple, les Allemands en train de tuer des Arméniens alors que l’extermination de ce peuple est le fait des Turcs.

A contrario, produit-on des images critiques vis-à-vis du conflit ? Il y en a peu pendant la guerre ou alors, elles sont bien cachées. On en connaît aux Etats-Unis avant leur entrée en guerre en 1917. Ensuite, la censure joue. Par contre, une fois le conflit terminé, c’est une véritable déferlante... Apparaissent en nombre les photos montrant l’horreur de la guerre du point de vue pacifiste.

Peut-on parler, à propos de toute cette production, d’un « art » de la guerre ? Je dirais plutôt un art dans la guerre, comme en témoigne aussi l’artisanat des tranchées. Les soldats ont créé beaucoup d’objets décoratifs à partir des matériels de guerre usagers. Ces activités sont une façon, pour eux, de se sentir vivants et encore humains. Elles leur permettent de continuer à vivre comme des êtres normaux dans l’épouvantable anormalité de la guerre.

Comment les artistes « professionnels » s’emparent-ils des événements ? Au début du conflit, nous sommes dans la période des avant-gardes. Grâce à leurs techniques novatrices, beaucoup vont être employés dans le camouflage. Les militaires ont compris que pour dissimuler des matériels ou des hommes, il fallait fractionner les formes. Ils font donc appel aux artistes qui pratiquent la fragmentation pour réaliser ces camouflages. Fernand Léger, par exemple, a fait des pieds et des mains pour rentrer au service du camouflage.

Et dans l’après-guerre ? Les artistes sont déjà dans l’après pendant le conflit lui-même. Le peintre allemand Otto Dix réalise beaucoup de croquis qu’il utilisera ensuite pour la réalisation de ses tableaux. Il ne commence à peindre la guerre qu’en 1924. Il lui faut ce « sas » avant de pouvoir représenter ce dont il a été le témoin.

Se pose aujourd’hui plus qu’hier la question de la mémoire, certes bien servie en ce moment avec les célébrations du centenaire, mais après ? Comment vous, historiens, prenez en charge l’enjeu mémoriel ? Mon livre a pour sous-titre « un autre récit » parce que je crois que le moment est venu de donner d’autres récits de la guerre que ceux qui ont été produits jusqu’ici. Il faut s’emparer de cette guerre pour dire autre chose que ce qui a été dit à son sujet. A l’Historial de Péronne, nous avons travaillé sur les sons de la guerre. Jusque-là, elle était silencieuse, on ne l’entendait pas. C’est un exemple parmi d’autres d’approches nouvelles et d’autres récits possibles, comme celui que je propose dans mon livre à partir des images. Une guerre à hauteur d’œil... Il faut aborder cette guerre par tous les sens pour s’approcher au plus près de l’affect de ceux qui l’ont vécue. Je ne crois pas au devoir de mémoire mais nous avons par contre un devoir d’Histoire, celui qui nous commande de voir sans juger pour comprendre comment les hommes ont vécu l’horreur.

Ces monuments qui portent le deuil et la mémoire

Lors des commémorations du 11 Novembre et pour le centenaire de la Grande Guerre, Montpellier a apposé sur son monument les noms de « ses 1 743 enfants » morts pour la France entre 1914 et 1918. Ces noms étaient gravés sur 19 plaques conservées dans la crypte du monument et visibles seulement une fois par an, pendant les journées du Patrimoine. Désormais, les noms des morts de Montpellier seront exposés au grand jour. Par ce geste, la ville continue à faire son deuil.

« Cette guerre ne finira jamais… », pense Annette Becker. Aujourd’hui, les quelque 40 000 monuments élevés en France et dans les autres pays belligérants, symbolisent le deuil consécutif à cinq années de folie meurtrière. Ils sont pour la plupart une « expression de la douleur », remarque l’historienne car même lorsqu’ils représentent un soldat triomphant, « la liste, toujours longue, des Morts pour la France est là pour rappeler que la guerre tue et apporte le malheur ».

La réalisation de certains de ces monuments a été confiée à des artistes. Comme celui d’Auchel, dans le Pas-de-Calais, réalisé en 1928 par le sculpteur Félix Desruelle et qui représente une femme éplorée contemplant les cadavres de soldats tués à ses pieds. Quand ils ne montrent pas en image la cruauté de la mort, d’autres affichent en mots leur pacifisme militant, tel celui de Git-Lévêque, dans l’Yonne, sur lequel on peut lire : « Guerre à la guerre ».

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René Iché devant la "femme assise", sculpture pour le monument aux morts d’Ouveillan, 1927 - Collection particulière

En 1927, la commune d’Ouveillan dans l’Aude confia la réalisation de son monument à un enfant du pays, lui-même ancien combattant, gazé en 1918. René Iché était né en 1897 à Sallèles-d’Aude. A Paris, il avait côtoyé d’abord Apollinaire puis les cercles poétiques d’après-guerre. Il reçut le soutien de Maillol et Bourdelle qui l’encouragèrent à devenir sculpteur.

Le monument d’Ouveillan, inauguré le 11 novembre 1927 en présence de Léon Blum, futur député de Narbonne, est une œuvre d’inspiration pacifiste. Le 3 mars 1928, L’Illustration publie une photo de l’œuvre et en donne la description que voici : « Le monument est constitué par un portique haut de sept mètres, large de six, édifié sur un socle massif en pierre de la Dame (Baux-de-Provence). Le couronnement et la statue, en marbre de Saint-Béat, représentent : l’un, haut-relief, six combattants de première ligne ; l’autre, une femme assise dans une attitude de méditation douloureuse. Symbole de la famille, sa pensée monte vers les combattants qui la dominent, en particulier vers la figure centrale qui représente un soldat à l’agonie ». Les noms de plusieurs camarades d’enfance de René Iché, morts pour la France, sont gravés sur le monument.

Bio express

Professeur à l’université de Paris-Ouest Nanterre, Annette Becker est membre de l’Institut universitaire de France et du conseil scientifique de la Mission du centenaire 14-18. Elle est en outre vice-présidente du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Auteur de nombreux ouvrages sur 14-18, elle vient de publier Voir la Grande Guerre, un autre récit aux éditions Armand Colin.

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