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Nelli - Bousquet : une amitié élective

mercredi 5 novembre 2014, par Serge Bonnery

Ce texte a été écrit en septembre 2013 pour la revue La Sœur de l’Ange (éditions Hermann) dont la parution du numéro 14 consacré à René Nelli a pris du retard. Le voici donc, en avant-première en attendant qu’il rejoigne sa destination initiale en édition papier.

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De gauche à droite : Joë Bousquet, Jean Ballard, Gaston Massat et Germaine Ballard. Une réunion des Cahiers du Sud à l’Evêché de Villalier, la résidence d’été de la famille Bousquet.

1 - Un colloque très Cahiers du Sud. En 1928, eut lieu dans la chambre de Joë Bousquet une rencontre capitale. Paul et Gala Eluard avaient décidé de rendre visite au poète paralysé et qui vivait couché dans son lit depuis la blessure reçue le 27 mai 1918 sur le front de l’Aisne, à Vailly, lors d’une montée sacrificielle pour freiner l’ennemi qui venait de transpercer la ligne de front. Il se rendirent donc à Carcassonne en compagnie de Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud, et du poète André Gaillard qui devait brutalement disparaître l’année suivante et qui avait insufflé un esprit nouveau sur les Cahiers. Joe Bousquet écrivait depuis peu des notes critiques pour la revue. Les visiteurs firent le pèlerinage de la Cité. René Nelli, qui fut témoin de cette journée, raconte : « Paul Eluard, très malade, épuisé par la chaleur et les raides escaliers wisigoths, n’aspirait qu’à regagner au plus vite sa chambre de l‘hôtel Terminus, où il finit par aller s’enfermer avec l’idole nègre et la musique de ses disques - du Stravinsky si j’ai bonne mémoire. Mais le soir tout le monde se retrouva chez Bousquet, et ce fut un colloque très Cahiers du Sud. On sait que Paul Eluard se passionnait alors pour l’ingénuité infinie des mots. A force de vouloir les rajeunir, il aimait jusqu’à la gaucherie qui les rend insolites, étrangers à leur signification. Il les annulait ou les réduisait à leur incompréhensible évidence... Ses propos, ce soir-là, frappèrent vivement Bousquet et l’encouragèrent à poursuivre dans une direction assez semblable l’élaboration de sa théorie du langage. Pour moi, qui assistais à cette réunion, le « ton » de la poésie de Paul Eluard restera toujours celui de sa voix blanche, un peu essoufflée, qui me paraissait devoir changer en l’haleine d’une confidence abstraite toute la révélation poétique ».

2 - A l’ombre du surréalisme. Ce témoignage est précieux, bien au-delà de l’anecdote. Il prouve que Joë Bousquet perfectionna sa propre théorie du langage - qu’il avait commencé à élaborer sous l’influence de François-Paul Alibert - à l’ombre du surréalisme de Paul Eluard. En janvier 1928, avait paru le premier numéro de la revue Chantiers créée à Carcassonne par Joë Bousquet et dont René Nelli était le directeur. Cette revue - qui publiera plusieurs poèmes de Paul Eluard dont le fameux Je te l’ai dit pour les nuages... repris ensuite dans le recueil L’Amour La Poésie - scellait la constitution de ce que l’on nommera plus tard « le groupe de Carcassonne » composé de « jeunes gens » intellectuels rassemblés autour de Bousquet, d’un brillant professeur de philosophie, Claude Estève, et du « grand poète classique » François-Paul Alibert.
Ce premier numéro de Chantiers présente deux compositions de René Nelli - une prose intitulée Idole de Polynésie et un poème, Couleurs - ainsi qu’un fragment de Bousquet, Retour. Ces textes, qui hésitent parfois encore entre classicisme et modernité, subissent toutefois l’influence surréaliste. Il est indéniable que l’amitié entre les deux hommes est née dans cette vague qui, depuis la parution du Manifeste en 1924 et de Nadja en 1928, emportait (presque) tout sur son passage.

3 - Dans l’espace des revues. Dans les années 20-30, les revues ont joué un rôle de premier plan dans la création littéraire et poétique. Chantiers se situait certes dans le sillage naturel de La Révolution Surréaliste, mais plus sûrement encore dans le voisinage des Cahiers du Sud au sein desquels le groupe de Carcassonne allait occuper une place de plus en plus significative, surtout après la mort d’André Gaillard qui avait laissé Jean Ballard en proie à un grand vide dans son grenier de Marseille. Il suffit d’observer, au fil des numéros, le glissement qui s’opère au sommaire de Chantiers - d’où disparaît peu à peu le nom de François-Paul Alibert au profit de Paul Eluard - pour prendre la mesure de l’orientation que Nelli et Bousquet souhaitaient donner à leur entreprise.
Chantiers revendiquait pour l’artiste la plus grande des libertés : « Nous appelons maître l’homme qui s’enfante lui-même au seuil de tout nouveau devoir », écrivent les rédacteurs de l’Avant-propos qui ouvre le premier numéro. Et, en conclusion de ce même avant-propos : « Nous ne sommes le chemin de rien... ».
Totalement engagé aux côtés de Joë Bousquet dans l’aventure de Chantiers, René Nelli deviendra aussi un contributeur assidu des Cahiers du Sud. Il y fut un auteur écouté et apprécié. En 1947, il publia aux éditions des Cahiers son important essai critique Poésie Ouverte Poésie Fermée, signe que Nelli, bien après la fin de Chantiers en 1930, reconnaissait plus que jamais aux Cahiers du Sud un rôle majeur dans l’avant-garde littéraire de l’époque.

4 - Le génie d’Oc. S’ils avaient oeuvré communément à la rédaction et à l’animation de Chantiers, René Nelli et Joë Bousquet n’en ont pas moins suivi chacun son propre chemin, au nom de la liberté revendiquée dans l’Avant-propos du premier numéro de leur revue. Au fil du temps, la voix de René Nelli s’est faite polyphonique. Philosophe des religions qui, autour du catharisme, avait élargi son champ à l’étude des hérésies médiévales en général, historien de l’Occitanie, ethnologue, enseignant, chercheur : Nelli était doué d’un génie encyclopédique dont témoigne une abondante bibliographie, aujourd’hui malheureusement en grande partie épuisée. René Nelli fut tout cela à la fois. Mais il fut d’abord un poète dont l’oeuvre demeure méconnue. L’Obra Poëtica Occitana a survécu à cette ignorance. C’est à peu près tout ce qui demeure disponible dans quelques librairies. Tous ses autres recueils ont disparu des catalogues. On ne les trouve plus qu’en fouillant patiemment sur les tables des bouquinistes. Ils mériteraient sûrement une réédition, en particulier le très singulier Point de Langage publié en 1963 à La Fenêtre Ardente, les éditions de Gaston Puel, un autre grand poète qui fréquenta dans sa jeunesse la chambre de Joë Bousquet.
L’intérêt que René Nelli manifesta très tôt pour le catharisme et l’histoire médiévale de l’Occitanie s’exprimera pleinement dans la longue et fastidieuse conception d’un numéro spécial des Cahiers du Sud dont Jean Ballard avait confié la direction à Joë Bousquet : Le Génie d’Oc et l’Homme Méditerranéen. Bousquet et Nelli ont pesé de tout leur poids dans l’élaboration de ce numéro qui, envisagé bien avant la déclaration de guerre, prit avec les événements un tour plus subtilement politique. En érigeant contre le nazisme le génie de la civilisation occitane disparue sous les décombres de la Croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle, le Génie d’Oc devait constituer à leurs yeux un rempart contre la barbarie dont les premiers échos parvenaient jusque dans les provinces les plus reculées de la France occupée. Joë Bousquet avait notamment donné un texte - Fragments d’une cosmogonie - qui demeura une énigme pour Jean Ballard et bien d’autres lecteurs. René Nelli y raviva la flamme cathare dans un imposant article - Esprit d’une métaphysique d’Oc - sur la dialectique du Bien et du Mal. C’était là l’historien-philosophe qui avait pris la plume. Le poète, lui, avait profité de ce numéro pour remettre en circulation quelques textes représentatifs de la lyrique occitane médiévale, dont le magnifique Mourir de ne pas mourir du troubadour quercinois Uc de Saint-Circ. Plus tard, René Nelli composera pour les éditions Pierre Seghers une Anthologie de la poésie occitane qui, partant des troubadours pour se terminer à l’aube de la renaissance des années 1970, reste d’une étonnante actualité.
Le Génie d’Oc et l’Homme Méditerranéen donna lieu à bien des débats et controverses avant de paraître finalement en 1943. Ce fut le cas avec Louis Aragon qui, séjournant à Carcassonne en 1940, assista à des discussions chez Joë Bousquet dont il fréquentait la chambre avec assiduité. Dans un article daté de 1941, l’auteur du Paysan de Paris prévenait ses amis carcassonnais qu’ils faisaient fausse route. Tout en prenant acte de l’universalisme du génie poétique occitan incarné par Arnaut Daniel, troubadour originaire de Ribérac en Dordogne, inventeur de la sextine reconnu jusqu’en Italie par Dante et Pétrarque, Aragon revendiquait la seule rime française comme acte de résistance. « Il me paraît impossible, quelle que soit la priorité des poètes et des penseurs du Midi (...), de les opposer à leurs imitateurs ou mieux à leurs continuateurs du Nord, comme on tend à le faire. Une revue n’annonçait-elle pas récemment un numéro qu’on attend avec beaucoup d’intérêt, dont le sommaire semble vouloir donner le monopole au génie d’oc d’un esprit qui naquit, certes en Provence, mais ne grandit d’autant qu’il devint celui de la France entière ? L’heure me paraît mal choisie pour une dissociation qui confirme une frontière intérieure, tout artificielle », écrivait Aragon dans cet article. C’était tout dire. Et tout en effet fut dit.
Ni Bousquet, ni Nelli, bien que signataires de nombreux tracts et autres libelles, ne furent en réalité des membres à part entière du groupe surréaliste. Tout au plus des compagnons de route. Bousquet n’aima pas le Traité du style d’Aragon et le dit à Eluard qui lui fit part de sa déception avant de le convaincre de défendre le livre. Nelli a donné une explication à cette distance : « Sa pensée (de Bousquet) respirait dans un climat oriental, ensoleillé, marin que, généralement, le surréalisme récusait. Le surréalisme d’André Breton, c’était Paris. Celui de Bousquet, c’était plutôt la Méditerranée. Son écriture, toujours extrêmement élaborée (...) exige le maximum de conscience claire ». Sans nier - au contraire - les liens qui unissaient Bousquet avec des surréalistes comme Paul Eluard, Benjamin Péret, Louis Aragon, Hans Bellmer, René Magritte ou Max Ernst, René Nelli ajoute : « Il n’en est pas moins vrai que la poésie de Bousquet ne résonne pas sous les mêmes cieux, et qu’elle diffère radicalement de celle des surréalistes purs, à cause de l’éternel combat que s’y livrent le soleil du mystère et le mystère du soleil ».

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René Nelli

5 - Postérité. Cette perception de la poésie de Bousquet suffit à démontrer combien René Nelli fut, pour son ami disparu en 1950, un précieux lecteur. La postérité de Joë Bousquet doit en effet beaucoup à l’obstination de René Nelli pour convaincre les éditeurs de le publier, à tout le moins de rassembler ses oeuvres dont la plupart étaient devenues introuvables. C’est ainsi qu’avec Henry Bonnier et Ginette Augier - l’inspiratrice des Lettres à Ginette - Nelli fut à l’origine d’une véritable offensive éditoriale en faveur de Joë Bousquet. Entre 1975 et le début des années 80 en effet, parurent successivement chez Albin Michel : Joë Bousquet sa vie, son oeuvre de René Nelli, les premiers volumes des Oeuvres Romanesques Complètes de Bousquet qui compteront en tout quatre tomes ainsi que les Lettres à Ginette, le Cahier noir venant clore quelque temps plus tard cette imposante contribution à la reconnaissance de l’oeuvre.
Joë Bousquet sa vie, son oeuvre n’est pas une biographie dans le sens conventionnel du terme. René Nelli y donne certes les repères biographiques indispensables à la connaissance de l’homme, s’attardant en particulier sur l’événement fondateur de la blessure. Il dépasse toutefois le point de vue strictement biographique pour se livrer à une étude approfondie de l’oeuvre, la première du genre et qui reste, malgré les nombreux travaux universitaires publiés depuis, d’une irremplaçable acuité.
Cette débauche d’énergie et d’intelligence pour que survive l’oeuvre du poète blessé de Carcassonne atteste l’amitié fidèle et sincère qui unit René Nelli et Joë Bousquet. Leurs deux noms sont encore aujourd’hui associés à bien des événements qui marquèrent la vie intellectuelle carcassonnaise entre les années 20 et la mort de Bousquet, le 28 septembre 1950.
On observera en outre la discrétion de René Nelli - discrétion partagée avec d’autres témoins - sur ce qu’il advenait véritablement derrière l’épais rideau et les volets clos de la chambre du 53 rue de Verdun où s’élaborait une pensée sur bien des points subversive, à l’abri des regards intrigués d’une bourgeoisie immobile. C’est que tout, dans ce qui fonde une amitié, n’est pas de l’ordre du dicible. Encore moins lorsque l’esprit du lieu dépasse les mots mêmes susceptibles de le décrire. Il se situe peut-être là, le principal apport de René Nelli à la postérité de Joë Bousquet : dans cette part secrète qui entoure toute grande oeuvre poétique et que le commentateur s’impose de respecter afin de la transmettre dans sa véritable dimension aux générations qui, après lui, manifesteront - du moins l’espère-t-il - assez d’audace pour s’y plonger à leur tour.

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