Les cahiers de Serge Bonnery

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"Quelque chose tremble..."

vendredi 31 octobre 2014, par Serge Bonnery

En exergue de sa proposition de dissémination pour ce mois d’octobre sur le thème de l’écoute, Serge Marcel Roche cite Marguerite Duras : « C’est curieux un écri­vain. C’est une contra­dic­tion et aussi un non-​sens. Écrire c’est aussi ne pas par­ler. C’est se taire. C’est hur­ler sans bruit. C’est repo­sant un écri­vain, sou­vent, ça écoute beaucoup. » (extrait de Ecrire).

A partir de quoi il s’interroge : l’écoute ensemence-​t-​elle l’acte d’écrire et com­ment la manière dont on écoute et ce que l’on entend, hors de soi et en soi, se retrouvent en l’écrit ?

Les chantiers d’écriture de @anaN2B éclairent cette interrogation. Voici une écriture qui prend sa source dans les voix du monde et se nourrit de leur écoute : cela peut être le simple souffle du vent dans des feuillages (« De très loin, on entend le vent furieux », entend-on dans un texte), le soubresaut d’un corps incertain, le bruissement des mots que l’on ne perçoit pas toujours distinctement et dont le sens échappe, tout cela trouve écho sous la plume de @anaN2B dont les textes sont en ligne à deux adresses : le jardin sauvage de ana nb et Effacements.

Afin d’entrer plus avant dans cette écriture de l’ombre et de l’errance, voici un texte récemment posté sur Le jardin sauvage. Il pose poétiquement la question de la perception et nous offre de rencontrer la parole entre mots et silence, dans l’interstice où il arrive que la poésie paraisse. Voici :

« Partir dans le hasard du monde »

attendre d’autres variations - à un nuage près - de blocs décalés - et bouche mot suspendus - reprise du début du mot - de l’alignement des blancs et - silence - sur son visage - comment le vide remplit l’espace des blancs - alors se poser la question de la perception - et tout se bouscule - et ma bouche s’ouvre sur son vide - sur la perception du mot attendu - de l’idée de construction à partir du vide - la porte s’ouvre - la nuit - un vent - un oubli - une autre voix - je vous apporte la furie - souffle place déplace son souffle feu feu brûle gorge trachée et palais - feu allume souffle - nuit - est - ce que la nuit continue - il fait si noir au dehors - et dans sa bouche le mot suspendu - la porte s’ouvre sur d’autres variations sonores - écriture tremblée de sa bouche - la voix masque maintenant le vide - partir de ce mot dans le monde - partir dans le hasard du monde

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Illustration de ana nb sur le blog Le jardin sauvage

Un autre texte, « Dans le dehors de la nuit », met le lecteur en présence de voix qui « dessinent des bouts de vie ». Voici :

« Dans le dehors de la nuit »

course à travers le jour - neuf fois neuf voix dans un espace fermé - on suit chaque voix - tout va très vite du fil de la couturière au trait du topographe - la voix dessine des bouts de vie - un homme marche sur l’oblique d’une charpente un homme part en croisade pour sa bien aimée un homme froisse son écriture une femme tutoie le produit une femme parle douze langues un homme détourne la tête du mort une femme trace des chemins une femme construit des murs un homme écoute un chant à deux voix - dehors de la nuit et de la nuit - comme traînée de très loin d’ici - un grand trait de lumière arrêté - ce matin - un ange du feu sur le parvis - on le voit plus tard - un deuxième ange du feu - on le voit plus tard - tout se joue dans le début du jour - le monde est là - il y a un homme - il y a une femme - tout est vrai dit la voix - dans le dehors de la nuit

Enfin, cet hommage à « la voix amie » de Luis Bunuel publié sur le blog Effacements et qui est écoute du regard, celui du cinéaste en l’occurrence, entre réel et imaginaire :

De la voix de Luis Buñuel

ça commence par la voix – la voix de Luis Buñuel

on peut imaginer cette voix quelque part à Paris – au studio 28 ( je ne sais plus si c’est là ) – la voix dit « il était une fois- » – bientôt on voit apparaître sur l’écran le cinéaste – on peut le voir aiguiser un rasoir – Luis Buñuel est devenu acteur de son premier film -

au commencement il y a le désir d’être dans la voix du cinéaste – il n’est pas espagnol il n’est pas mexicain il n’est pas français il n’est pas américain – la voix de ce cinéaste c’est la voix de Luis Buñuel – sa voix est une voix amie elle semble porter une autre voix – une autre voix proche -

c’est là – c’est peut être là - dans la beauté de la voix de Luis Buñuel – je ne me souviens pas quand et où – peut être dans un salon aux volets fermés – c’est l’été – y aqui esta – c’est ici – la fiction du nada – la mort l’amour fou l’apparition le cycliste la lectrice la chute du livre le piano bestial – l’apparition de Luis sur le balcon la chute répétée du cycliste – la main aux fourmis – le nuage l’œil le nuage – la coupure – tout se mélange le temps de la première vision les notes traduites à la mort du cinéaste – une voix fait entendre une autre voix - une voix dit entre dans mon rêve – on se voudrait amie de ce cinéaste – c’est pour les amis et les amis de ses amis qu’il fait des films – le public il s’en moque –

c’est le désir fou d’un jeune cinéaste de vingt sept ans d’éprouver la liberté dans chaque image dans chaque plan de son film – il est impossible de raconter « L’ âge d’or ».Mais il est impossible d’oublier le nom de Lya Lys – le réel et l’imaginaire se fondent – il se passe quelque chose – et Luis Buñuel nous invite à regarder -

au commencement on écoute plusieurs fois le même entretien – on voit le cinéaste attablé avec un critique de cinéma – c’est peut être l’été – le cinéaste dit qu’il n’a rien à dire sur lui qu’il ne se définit pas -

c’est la volonté de parler d’une terre retirée une terre inconnue une terre oubliée, « Las Hurdes » – et derrière ce film l’ami anarchiste qui permit son tournage cet ami Ramon Acin assassiné en 1936 par les fascistes. « Il n’y a rien qui ne tienne mieux en éveil que de penser toujours à la mort » dit une voix de femme de Las Hurdes

c’est l’exil mexicain – L’Espagne est un grand cadavre ignoré de ses voisins – on revoit « Subida al cielo » / La montée au ciel, « La ilusion viaja en Travia / On a volé un tram », Don Quintin l’amer/ La hija del engano – on voit le théâtre ironique de Bunuel – on entre dans la vie du jaloux dans la vie de la femme sans amour – on ne voit plus l’amour fou on voit la jalousie folle de « El / Tourments » – on se souvient de la scène dans l’église – l’église comme lieu d’adoration religieuse et d’adoration féminine – on lit que la période mexicaine correspondrait à une période de cinéma/ alimentaire pour Luis Buñuel – Les acteurs sont imposés – on ne peut pas oublier El -

c’est là – c’est peut être là – la spirale des blessures la mort le sang les secousses irrespectueuses – le choc de la sensualité de Rosita Quintana Lilia Prado Lily Aclemar Rosita Quintana – y aqui esta – l’ordre encore dérangé du monde – ou alors comme le dit Luis Buñuel c’est là quelque chose d’humain du monde -

c’est à Paris que Luis Buñuel devient Buñuel dès son premier film de dix sept minutes de vertiges visuels – c’est à Paris que le cinéaste tourne ses derniers films sur la bourgeoisie et ses charmes vénéneux – on ne les voit pas – on les voit plus tard – on se souvient de Buñuel parlant des chevilles de Jeanne Moreau – on se souvient de la scène du pape fusillé on se souvient d’autres scènes mais -

on écrit sur Luis Buñuel – on voudrait écrire sur la voix de Luis Buñuel – mais c’est à une autre voix que l’on pense une voix enregistrée nulle part une voix sans film – on entend le trouble – on comprend la beauté de la voix de Luis Bunuel – on ne s’en détache pas – on n’écrit plus – on a une liste inutile – A comme araignée trois lumières les dix fenêtres de Luis il se passe quelque chose l’œil du crime Buñuel le parisien -

on ferme les yeux on ferme les yeux très fort on entend un bruissement dans sa tête - et le vide de l’autre voix

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Illustration de ana nb sur son blog Effacements

Pour clore ce parcours très subjectif d’une écriture qui est mise en abîme de soi dans le monde, et aussi parce que cette lecture sans fin doit maintenant se prolonger sur les blogs de @anaN2B eux-mêmes, voici un extrait d’un texte intitulé « Dans le cinéma muet de la ville » :

on marche - c’est le soir - seuls des arbres noirs - des arbres noirs - sur la peau un souffle froid - on traverse une grande place - quelque chose tremble - une voix s’élance se brise - une voix - une voix hache le silence

Bons prolongements sur le jardin sauvage de ana nb et Effacements...


Les disséminations ont lieu le dernier vendredi de chaque mois selon un thème chaque fois différent, à l’initiative de la WebAssoAuteurs. Les textes sont ici mis en ligne avec l’autorisation de leur auteur que je remercie.

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