Les cahiers de Serge Bonnery

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L’arme du silence

mercredi 22 octobre 2014, par Serge Bonnery

Cet extrait a disparu de la version définitive de Une Patience dont toute dialogue a d’ailleurs été banni. Il est question, ici, d’une attaque qui survient dans un moment critique. La fiction se construit à partir d’une carte postale écrite du front. Le personnage féminin amnésique qui apparaît dans le cours du récit a par la suite été supprimé du texte. Il a retrouvé une vie dans un autre livre, Les Roses Noires, publié aux Editions de l’Amourier et dont un extrait est en ligne ici-même, dans la rubrique Les Sables Mouvants.

Ce qui frappe d’abord dans cette carte postée de Gournay-en-Bray et datée du 9 juin 1915, c’est l’orthographe qui en dit long sur ce qu’un enfant appelé très tôt au travail de la terre, parlant plus, chez lui, la langue d’Oc que le français, pouvait avoir retenu de l’enseignement dispensé au début du siècle dans les campagnes. Il savait s’exprimer, d’accord, et il s’exprimait même très clairement, dans un langage simple, imagé, il disait tout ce qu’il voulait dire mais il le disait à sa manière, un peu comme il parlait.

Ce 9 juin 1915, plus personne ne se fait d’illusion sur la durée du conflit qui, d’une guerre de mouvement rapide telle qu’elle avait été planifiée par l’Etat-major, se transforme en guerre d’usure, chacun sur des positions d’infortune, qui dans un creux prêt à donner l’assaut, qui sur une crête prêt à défendre son bout de bois. C’est une guerre qui va durer et tous les hommes partis de chez eux pour se battre s’installent dans la guerre.

On creuse des abris, on tire des lignes téléphoniques sur des poteaux plantés à la hâte (trois coups de masse et au suivant), on organise la ligne de front, on aménage l’arrière où le soldat viendra se reposer si toutefois la guerre le permet. On écrit à sa famille et tout en écrivant que l’on est en bonne santé, on commence à s’habituer. A marcher sous la pluie, des marches à n’en plus finir, des marches forcées, pour garder la forme expliqueront les sous-officiers au début parce que plus tard, ils n’expliqueront plus rien (pas le temps et à quoi bon justifier l’enfer).

On apprend à manier la baïonnette, à la glisser entre les côtes d’un faux ennemi empaillé (frappez là, juste là nom de dieu, gueulait le sergent, tuez vite et avancez sinon c’est vous qui serez tués, c’était cela, la règle, tuer pour ne pas être tué). Après, rien ne s’apprend plus. On n’apprend pas à vivre avec la mort, on s’habitue, me répétait mon arrière-grand-père et son regard se perdait, il regardait ailleurs, vers un horizon improbable, entre les branches du figuier quand nous étions dans le jardin, pelant un oignon pour le manger avec du sel dessus.

- Tu te souviens quand il me parlait de la guerre ?
- Je ne me souviens pas, non, enfin si, vaguement, je crois qu’il ne voulait pas en parler mais tu le harcelais, c’est toi qui voulais l’entendre en parler et lui, il n’aimait pas ça mais il ne savait pas te dire non.

Elle était assise, face à moi, dans le salon, la tête posée sur l’accoudoir du fauteuil où elle venait de se recroqueviller et nous parlions de lui.

- Tu te souviens quand même un peu, je suis content que tu te souviennes.
- Des choses me reviennent par bribes, oui, je retrouve des souvenirs en regardant des objets

et lui aussi, il s’y est mis, il a appris à charger les caissons, il a surtout appris à ne pas s’affoler quand il devrait conduire son attelage sous la mitraille, tenir le cheval pour ne pas renverser le chargement et éviter les obus (mais on a beau avoir appris quelques gestes de survie, au moment où l’obus éclate à quelques mètres, c’est l’instinct qui décide, et le sang-froid, à droite, à gauche, quelle route choisir, foncer droit devant vers des bras amis qui vous adressent des signes désordonnés, c’est l’instinct qui le dit, parce que ça pète de partout et qu’on ne sait jamais, lorsqu’on en revient, comment on en est revenu).

- Mailhol, regardez la carte, regardez la carte nom de dieu !
- Oui mon capitaine, la carte, oui mon capitaine.
- Vous voyez cette ligne ? Mailhol, nom de dieu, vous voyez cette ligne ?
Il y avait en effet une ligne, un trait rouge sillonnant entre les collines, entre les champs délimités par des traits noirs plus fins, presque imperceptibles.
- Vous voyez cette ligne ?
- Je la vois, oui, mon capitaine.
- Cette ligne, c’est la côte 315. Vous la franchirez tous les jours. Les Allemands sont là, là, là, là et là
en même temps qu’il énumérait les positions ennemies, le capitaine frappait la carte avec son crayon, il la frappait rageusement
- Et vous, Mailhol, vous allez là.
- C’est au milieu, mon capitaine, au milieu des Allemands !
- Affirmatif, Mailhol, nous y sommes, vous avez bien compris Mailhol, nous sommes cernés. Il faut dégager cette ligne, il faut me faire sauter cette poche et c’est votre artillerie qui va s’en charger, vous entendez ?
- Mais pourquoi moi, mon capitaine ?
- Pourquoi vous ? Mais vous n’avez plus de chef, Mailhol ! Et je ne peux vous affecter personne. Alors, vous allez vous débrouiller, mon vieux. Je ne veux pas savoir. Je vous ordonne de faire exploser cette poche avant la nuit, Mailhol. Nos gars, là-bas, ils se font canarder, ils meurent comme des mouches, je veux cette colline avant ce soir, j’en ai marre de ramasser des cadavres, là-haut, alors, votre artillerie va me nettoyer le secteur, hein Mailhol ?
- Bien, mon capitaine.
- Vous conduirez vos charrettes jusqu’à nos pièces, vous prendrez soin du chargement, nous vous confions une tâche capitale. Nous n’avons pas le choix. Ni vous, ni moi. Vous êtes responsable de l’approvisionnement de nos postes, il faut des bombes, Mailhol, pour faire dégager les Boches, il faut des bombes, rompez.
- Bien mon capitaine.

Un épais brouillard couvrait la plaine. On ne voyait nulle part le jour se lever. Il faisait froid et malgré le froid, il transpirait. On entendait le canon tonner dans le lointain.

- Mailhol ?
- Mon capitaine ?
- Si nous n’avons pas libéré la poche ce soir, vous approvisionnerez même de nuit.
- Bien mon capitaine.
- Et maintenant allez-y. A vous de jouer.

Il lui avait tourné le dos pour rejoindre ses chevaux et préparer le premier convoi.

- Mailhol ?
- Mon capitaine ?
- Vous avez la trouille, Mailhol ?
- Je ne sais pas mon capitaine.
- Si vous avez la trouille, buvez un coup, ça donne du courage.
- Je sais mon capitaine.
- Et serrez les dents. Pas question de se faire descendre, hein Mailhol ? Nous avons besoin de vos bombes.
- Oui mon capitaine.

La nuit était encore épaisse. Un grand gaillard posté à l’entrée du campement et qui avait tout entendu de la conversation lui envoya un coup de poing sur l’épaule (c’était un geste qui se voulait amical). Bordel, Mailhol, tu vas nous les faire chanter ces canons ! et le grand gaillard, arme au pied, lui avait aussi adressé un clin d’œil. Lui s’était éloigné en le rassurant : ne t’en fais pas, ils chanteront mais il avait la tête ailleurs, sa tête était déjà là-bas, sur le seul chemin ouvert pour atteindre la côte 315 et que les Allemands pilonnaient avec acharnement pour empêcher les troupes d’aller et venir, ils pilonnaient surtout à l’heure des relèves alors, les relèves avaient lieu la nuit et les soldats exténués se perdaient parce que sans rien voir, dans une nuit épaisse et froide, il est pratiquement impossible de se repérer, surtout dans un pays inconnu, une terre déjà charcutée par les bombardements où tout finit par se ressembler, où le paysage bouge tellement que plus une carte ne correspond à la réalité.

Vous avez alors le sentiment de vivre dans une fiction. Un monde qui n’est pas réel. Quelque chose d’incongru. D’inimaginable. Tellement inimaginable que vous ne trouverez jamais les vrais mots pour en parler, plus tard. Le silence alors deviendra la seule arme capable de vous protéger. Vous en ferez un usage immodéré. Comme malgré vous. Pour survivre au milieu des aimés.

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