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Notes sur la crucifixion

dimanche 12 octobre 2014, par Serge Bonnery

[La possibilité de l’instant]

« Mon âme est triste à en mourir... »

La crucifixion de Jésus est l’un (sinon le) fait le plus tangible de son existence terrestre. Elle est la preuve de la réalité de son Etre historique. L’événement qui peut être le moins discuté/contesté des Ecritures.

Pourquoi ? Parce que la crucifixion n’a pas pu être inventée par les disciples et, plus tard, par les Evangélistes.

La crucifixion était en effet, dans l’Empire romain, une mort humiliante. La pire des humiliations qui se puisse infliger à un homme. Le châtiment était réservé aux larrons et autres criminels du plus bas étage qui soit. Crucifier Jésus, c’était non seulement lui ôter son existence terrestre, mais c’était aussi, aux yeux des Romains et des Grands Prêtres du Temple, lui ôter son essence divine. Or c’était là ce qui importait aux autorités de l’époque : enlever à Jésus toute possibilité de se dire Fils de Dieu.

Que le Fils de Dieu meure crucifié était impensable. Le Fils de Dieu ne pouvait mourir crucifié. Jésus est mort crucifié. Donc, il n’était pas le Fils de Dieu. CQFD.

La famille et les disciples de Jésus ont subi la crucifixion de leur Maître comme une catastrophe. Brusquement, tout ce en quoi ils avaient cru à travers lui s’est effondré. A été emporté dans la tourmente de l’arrestation, du procès et de la Passion. La soudaineté de l’événement, sa rapidité ont laissé les disciples sans réaction. Abattus. Comme balayés.

Chronologie

Selon Marc (15 ; 25 et suivants) la crucifixion a lieu à 9 heures du matin. « Il était neuf heures quand ils le crucifièrent » [1]. A midi (15 ; 33) se produit un événement : les ténèbres couvrent toute la surface de la terre jusqu’à trois heures de l’après-midi. La nuit s’installe à midi plein. « A midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures ».

La mort a lieu à trois heures précises (15 ; 34). « A trois heures, Jésus cria d’une voix forte : Eloi, Eloi, lama sabaqthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». S’ensuit l’épisode de l’éponge trempée dans le vinaigre portée aux lèvres du martyr. « Mais poussant un grand cri, Jésus expira ».

On retrouve à quelques nuances près la même version de l’événement chez Matthieu et Luc, celle de Jean se démarquant de manière assez nette.

Ce qui frappe, dans le récit de la crucifixion chez Marc, est que l’évangéliste nous montre Jésus dans son humanité. Toute son humanité. On le voit effrayé et angoissé lorsque, peu de temps avant son arrestation, il s’isole pour prier à Gethsémani qui est un jardin situé au pied du Mont des Oliviers où Jésus et ses disciples avaient pris pour habitude de se retirer depuis leur arrivée à Jérusalem.

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Andrea Mantegna - Le Christ au jardin des Oliviers - Musée de Tours

« Il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Et il commença à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : Mon âme est triste à en mourir » (Marc, 14 ; 33 et suivants). L’évangéliste nous montre ensuite Jésus très agité, allant et venant, d’un disciple à l’autre, indécis dans sa prière, demandant tantôt au Père de lui éviter le pire, se ravisant en se soumettant à sa volonté, revenant vers Pierre, l’éveillant… La scène atteste d’un affolement tandis que l’échéance approche. Réaction on ne peut plus humaine - humaine, trop humaine - quand la circonstance de ce qui vous attend est connue.

Face à la mort imminente, Jésus tremble. Luc dramatise plus encore ce moment de prière à Gethsémani. « Pris d’angoisse, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre » (Luc, 22 ; 43). Ce phénomène est connu de la médecine sous le nom d’hématidrose. Il s’agit d’une pathologie rare qui se manifeste sous la forme d’une sécrétion de sang. Elle serait causée par l’angoisse et le stress.

Montrer Jésus dans son humanité, fragile face à la mort, fut pour les Evangélistes une manière de le rapprocher des hommes. Une façon d’abolir la distance qu’établissait entre Lui et les hommes sa nature divine. S’amorçait là un début de rupture avec l’image d’un Dieu hautain, distant et inaccessible.

Un (Fils de) Dieu qui souffre, un (Fils de) Dieu qui a peur, un (Fils de) Dieu qui tremble, un (Fils de) Dieu qui doute (Eloi, Eloi, lama sabaqthani ?) au moment de mourir : les Evangélistes, en ne dissimulant rien de l’événement tel qu’il se produisit, attestent de la Vérité de Jésus. Et de la catastrophe que fut pour eux sa condamnation et sa mort.

Il est venu. Il s’est adressé aux populations de Judée puis de Jérusalem. Il a été vu. Ecouté. Certains l’ont touché. D’autres ont décidé de tout abandonner pour le suivre. Un homme, Simon de Cyrène, a peut-être porté pour lui la traverse de bois qui allait servir à sa crucifixion. Il a été jugé de manière expéditive. Ballotté entre la justice romaine de Pilate et le jugement des Grands Prêtres, le premier le renvoyant aux seconds estimant que cette affaire n’était pas de son ressort, les seconds le lui retournant en rappelant qu’ils n’avaient pas le droit de prononcer une sentence de mort. Tout cela ne peut avoir été inventé.

Il y eut bien, sous la plume des Evangélistes, la tentation de provoquer la fin du monde au moment de la mort de Jésus, lorsque le récit dit que le monde s’est enveloppé dans les ténèbres (entre midi et trois heures de l’après-midi) et que s’est déchiré en son milieu le voile du sanctuaire. Mais las, l’événement eschatologique maintes fois annoncé par Jésus lui-même, n’eut pas lieu. Sa crucifixion ? Un désastre, à tous les points de vue.

Le tour de force des disciples et des Evangélistes est d’avoir su retourner, en leur faveur, des événements qui auraient normalement dû mettre un terme définitif au prêche d’un prophète dont les idées et les mots devaient être ensevelis à jamais avec lui.

Mais pour transformer l’acte infamant d’une crucifixion qui ôtait de facto à cette Parole toute chance de postérité, il fallait un événement plus incommensurable encore, un événement dépassant toutes les imaginations, un événement plus grand que tous ceux qu’il allait balayer. Cet événement, aux dires des disciples et des Evangélistes, s’est produit trois jours après la mort de Jésus. C’est sa résurrection.

En suivant son cours, le récit nous fait soudain quitter le domaine de la réalité historique pour nous transporter dans une autre dimension. Celle qui touche cette fois non plus à l’humanité mais à l’essence divine de Jésus. De Jésus devenu Christ.


[1Nous utilisons le texte de la traduction œcuménique de la Bible (TOB).

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