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Eloge de la littérature

mercredi 1er octobre 2014, par Serge Bonnery

Jaume Cabré figure reçoit un prix des Vendanges Littéraires de Rivesaltes les samedi 4 et dimanche 5 octobre. Avec Confiteor, l’écrivain catalan plonge aux racines du mal qui a marqué l’histoire du XXe siècle. Rencontre.

Quelle était votre intention au moment où vous avez commencé l’écriture de Confiteor ? C’est difficile de répondre parce que je ne sais jamais trop ce qui va se passer quand je commence à écrire. Je ne sais pas encore s’il s’agira d’un roman ou d’un récit plus court. Le développement dépend des personnages et des situations. Pour Confiteor, j’ai commencé par rédiger les premières pages d’un récit mettant en parallèle un inquisiteur, Emeri, et le nazi Rudolf Hess. Le reste est venu après…

Entrons dans le roman par l’un de ses personnages principaux, Adrià Ardevol. Que représente-t-il dans le livre ? Adrià c’est moi, mais un moi sur un modèle perfectionné ! C’est un surdoué, moi non. Il est issu d’une famille riche, moi non. Il vit à Barcelone dans un grand appartement, moi non ! Le récit que j’avais entrepris se situait loin, très loin de ma propre vie. J’avais besoin d’un personnage proche de moi. Alors, j’ai décidé de faire naître Adrià dans ma maison et le laisser grandir en me disant : on verra…

Autre personnage clé, Bernat. Est-il le visage de l’Ami ? Bernat est en effet la représentation de l’amitié. Je vis une relation d’amitié avec deux personnes qui, comme entre Adrià et Bernat, est basée sur l’admiration mutuelle. Cette relation est construite sur le mode de la sincérité et de la vérité. Plusieurs fois dans le roman, Bernat demande à Adrià : « Ne me trompe pas ». Il exige de lui la vérité, ce qui donne lieu à des moments d’affrontements terribles entre les deux amis.

Enfin, dernier personnage sur lequel nous nous arrêterons : Sara qui, elle, serait le visage de l’Aimée ? Sara est un personnage dont la présence physique est limitée dans le roman et pourtant, elle est omniprésente. Elle est là puis elle disparaît. Elle fuit, elle revient… Sara existe même sans apparaître. En fait, tout au long du livre, Adrià lui parle. Il a besoin de se confier à elle. Et il ne peut écrire à Sara que parce qu’elle est physiquement absente de l’endroit où il se trouve. J’ai compris bien plus tard, en cours d’écriture, que Sara, en fait, était morte.

Des objets jouent aussi un rôle important dans le livre, à commencer par le violon Storioni de 1764. Que symbolise-t-il au juste ? Le violon du roman est l’image de la beauté et de la perfection. Mais il incarne aussi la violence qu’il suscite et la cruauté dont il est témoin tout au long de sa propre histoire. Il est le symbole de la nature humaine et de ses contradictions. C’est un objet qui a été créé pour donner du beau mais qui porte aussi en lui le malheur, l’égoïsme et la mort. Là encore, je ne savais pas que j’allais écrire l’histoire d’un violon. Je pensais à un violon volé pendant la Seconde Guerre mondiale, sans plus. Mais au contact de cet objet, une remontée dans le temps s’est opérée. Et je me suis alors aperçu que je pouvais parler du moment où est sorti de terre l’arbre qui a donné le bois dans lequel a été confectionné l’instrument…

Un autre objet du roman est doté d’une forte charge symbolique : le morceau de serviette abandonné par la fillette juive au moment d’entrer dans la chambre à gaz… Au début, ce n’était qu’une humble serviette. Et c’est finalement plus qu’une simple serviette. Elle est ce qui lie un homme à l’histoire tragique de sa famille.

De l’Inquisition à Auschwitz en passant par les violences franquistes, Confiteor peut-il être lu comme un livre sur la question du Mal ? Lorsqu’Adrià se retrouve seul, quand Sara est morte et qu’il a rendu le violon Storioni, il pense : « Je vais écrire à propos du Mal » et il veut se lancer dans la rédaction d’un essai. Mas il est très vite mécontent de ce qu’il écrit car il se retrouve face à l’impossibilité d’expliquer ce qu’est le Mal. Alors, il passe de la réflexion à la narration. Il choisit la littérature.

Confiteor serait donc un hommage à la puissance de la littérature ? C’est cela ! Mon but était de mettre en œuvre, dans ce livre, les puissants moyens de la littérature. Parce que que je crois au pouvoir de l’art en général et de la littérature en particulier pour dire des choses qui sont difficilement explicables.

La question du Mal

L’histoire du surdoué Adrià Ardevol poussé par des parents tyranniques aux limites du savoir ; celle de Sara, son amour, qui fuit jusque dans la mort la bouche d’ombre où tant des siens ont été sacrifiés ; celle enfin de Bernat, l’ami vrai, déclenchent dans Confiteor un puissant mouvement balayant les dernières illusions du siècle d’Auschwitz. Mais les personnages sont ici dépassés par leur propre histoire, parce qu’elle s’enracine loin dans le temps et que l’Histoire n’est peut-être que la résurgence obsessionnelle de vieux fantômes.
« Comment expliquer le Mal ? » Confiteor dresse le constat de l’impossible réponse à cette question lancinante. Alors, plutôt que démontrer, Jaume Cabré donne à voir et à sentir. Le romancier passe, dans les linéaments de la même phrase, selon un style qui lui est propre, des geôles franquistes de Barcelone aux murs de l’Inquisition médiévale pour montrer que toutes ces abjections ne procèdent que d’un seul et même principe. Confiteor n’assène aucune vérité. Ce grand livre fait bien mieux : il dresse le portrait d’une génération sauvagement heurtée et qui, pour survivre à l’événement incommensurable que fut la Shoah, doit se confronter aux traces - un violon de 1764, une serviette ramassée dans la poussière d’un chemin menant vers une chambre à gaz - comme preuves ultimes et tangibles de l’irruption du Mal absolu sur la terre des hommes.


Confiteor de Jaume Cabré. Traduit du catalan par Edmond Raillard. Editions Actes Sud. 784 pages. 26 euros.

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