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Rimbaud l’Ethiopien

vendredi 26 septembre 2014, par Serge Bonnery

Un carnet de voyage avec Arthur Rimbaud

Lorsqu’on le voit ainsi écrit, Rimbaud l’Ethiopien, sous la plume d’un autre, lorsqu’on le lit, en titre ou au fil d’un texte, cela suffit à déclencher immédiatement l’abyssal questionnement sur la rupture qui conduisit Rimbaud à mettre un terme brutal à ses activités littéraires pour se tourner vers le négoce sur le continent africain.

Lorsqu’on l’écrit soi-même, Rimbaud l’Ethiopien, cela sonne comme une évidence tant le fait de le poser de sa propre main sur la feuille de papier, ce Rimbaud l’Ethiopien, nous le rend aussitôt plus palpable, plus proche.

« Je suis une bête, un nègre (…) Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde (…) »

(Mauvais sang, in Une saison en Enfer)

Mars 1874 : Londres (avec Germain Nouveau). Février 1875 : Stuttgart (seul). Avril-Mai 1875 : Milan après la traversée des Alpes. Il projette de gagner l’Espagne. Octobre 1875 : Charleville. Avril 1876 : Vienne. Refoulé à la frontière autrichienne. Mai 1876 : Bruxelles. S’engage dans la Légion étrangère de Hollande. Mai 1876 : par Rotterdam, il arrive au port d’Harderwijk. Juin 1876 : Java. Juillet 1876 : porté déserteur. Décembre 1876 : retour à Charleville après périple l’ayant vu passer au Cap, aux Açores, en Irlande du Nord puis Paris par Cork, Liverpool et Le Havre. Mai 1877 : Brême. Il projette de gagner les Etats-Unis d’Amérique. Juin 1877 : Stockholm. Septembre 1877 : à Marseille, s’embarque pour Civita-Vecchia. Rome. Décembre 1877 : retour à Charleville. Octobre 1878 : à Gênes après avoir traversé les Vosges, la Suisse, franchi le Saint-Gothard. Novembre 1878 : de Gênes s’embarque pour l’Egypte et gagne Chypre. Eté 1879 : en convalescence à Roche où, malade, il passera aussi l’hiver. Mars 1880 : Alexandrie. Chypre. Juillet 1880 : part vers les ports africains de la Mer Rouge. Djedda, Souakim, Massaouah, Hodeidah. 7 août 1880 : à Aden, engagé par la firme Mazeran, Viannay, Bardey et Cie. 13 décembre 1880 : arrive au Harar.

Harar n’est pas le fruit du hasard. Harar n’est pas tombé du ciel. Harar est le terme d’un long périple, d’une abyssale quête de soi dans l’immensité vertigineuse du monde.

« Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle ».

(Après le déluge, in Illuminations).

Au Harar, Rimbaud écrit. Des lettres. Aux siens. A ses patrons. Mazeran. Bardey. A Alfred Ilg, ingénieur suisse, conseiller de Ménélik, en affaires avec Rimbaud entre 1887 et 1891. Rimbaud prend probablement quantité de notes sur l’organisation du commerce, le coût d’une caravane, les conditions de voyages, la sécurité… On en retrouve trace dans toute sa correspondance professionnelle.

Au Harar, Rimbaud n’écrit plus de poésie. Ses lettres ne constituent pas moins, pour certaines, de véritables récits de voyages. Témoin le Rapport sur l’Ogadine que Rimbaud rédige à l’attention d’Alfred Bardey en décembre 1883 : il s’agit du compte-rendu détaillé de son expédition et les enseignements à en tirer en matière de commerce dans le but de créer un poste « sur le Wabi (…) grand village permanent situé sur la rive Ogadine du fleuve à huit jours de distance du Harar par caravanes ».

Ce texte n’a rien de littéraire ? Tout dépend de ce que l’on entend par littéraire. A discuter.

Ce Rapport sur l’Ogadine, Alfred Bardey qui l’a reçu en fin d’année 1883 le transmet le 10 janvier 1884 à la Société de géographie de Paris qui l’inscrit à l’ordre du jour de sa séance du 1er février et le publie en suivant.

Au Harar, Rimbaud envisage d’écrire un livre pour la Société de géographie mais il ne mettra jamais ce projet à exécution. Autres préoccupations. Autres priorités. Autres urgences.

Au Harar, Rimbaud n’écrit plus de poésie. Il prend des notes sur ses expéditions à des fins purement matérielles et informatives.

Plus tard. Du Caire, en août 1887, Rimbaud adresse au directeur du journal Le Bosphore Egyptien, un texte relatant son voyage en Abyssinie et au Harar.
« De retour d’un voyage en Abyssinie et au Harar, je me suis permis de vous adresser les quelques notes suivantes, sur l’état actuel des choses dans cette région ». Rimbaud écrit : « quelques notes ». Pas un livre. Un récit de voyage encore. Avec foule de détails. Pas littéraire ? A discuter.

Plus tôt. De Gênes aux siens, lettre du dimanche 17 novembre 1878. « Chers amis, j’arrive ce matin à Gênes… » Rimbaud raconte son homérique traversée des Vosges « d’abord en diligence, puis à pied (…) dans cinquante centimètres de neige en moyenne et par une tourmente signalée » puis l’exploit du franchissement du Gothard « qu’on ne passe plus en voiture à cette saison ». Récit de voyage.

« Voici ! Plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stalactites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four ».

Pas littéraire ? Pas poème en prose ? A discuter.

J’ai appris la mort de Jean-Michel Cornu de Lenclos (photo ci-dessus) en plein mois d’août, sur le blog Rimbaud Ivre de Jacques Bienvenu et cela m’a fait l’effet d’un coup de massue.

Jean-Michel Cornu de Lenclos avait entrepris un travail minutieux sur Rimbaud en Ethiopie. Il donnait en partage l’état de ses recherches sur le site Rimbaud & Harar où l’on peut toujours lire ses textes, fruits d’une passion pour Rimbaud, d’une grande érudition et d’une connaissance minutieuse de la région.

Editeur, Jean-Michel Cornu de Lenclos avait réédité en 2010 à L’Archange Minotaure le Barr-Adjam d’Alfred Bardey (souvenirs du patron de Rimbaud, Aden-Harrar, 1880-1887). Il en avait donné une édition enrichie et augmentée d’une abondante iconographie par rapport à la première parution aux éditions du CNRS en 1981.

Ce travail éditorial nourrissait d’autres projets (éditions, expositions) que Jean-Michel Cornu de Lenclos ne pourra mener à terme.

L’ancien conservateur du musée Rimbaud de Charleville, Alain Tourneux, lui rend un vibrant hommage sur le blog de Jacques Bienvenu.

« Je mourrai où me jettera le destin. J’e’spère pouvoir retourner là où j’étais, j’y ai des amis de dix ans, je vivrai comme je pourrai. En tout cas, il faut que j’y retourne ».
Lettre d’Arthur Rimbaud. Marseille, 24 juin 1891 (cité par Alain Borer dans Un sieur Rimbaud se disant négociant, voir ci-dessous).

Parmi les innombrables - et pas toujours très recommandables - ressources Rimbaud sur internet, citons l’incontournable Arthur Rimbaud le poète d’Alain Bardel qui propose un véritable portail fournissant à l’internaute en recherche de qualité une impressionnante quantité d’études, d’informations et d’orientations pertinentes dans un web parfois désespérément tentaculaire. L’adresse indispensable sur toute l’actualité Rimbaud.

Nous ne pouvons pas ne pas mentionner ici, disponibles sur papier uniquement, les deux ouvrages d’Alain Borer : Rimbaud en Abyssinie (Seuil, Fictions & Cie) et le monumental Un sieur Rimbaud se disant négociant chez Lachenal & Ritter qui reprend, notamment, le texte Mer Rouge de Philippe Soupault (chez les bouquinistes, ça marche encore).

Ce parcours Rimbaud vous est proposé dans le cadre de la dissémination du mois de septembre 2014 de la WebAssoAuteurs, le thème proposé par Laurent Margantin portant sur les Blogs de Voyages.

Le mot de la fin (car il faut toujours, paraît-il, un mot de la fin) à André Breton, cité par Alain Borer dans Un sieur Rimbaud… Voici :

« …un mythe qu’on a pu voir se constituer autour de Rimbaud - celui de l’homme tournant le dos, un beau jour, à son œuvre comme si, certains sommets atteints, elle « repoussait » en quelque sorte son créateur. Un tel comportement de la part de celui-ci prête à ces sommets un caractère indépassable, quelque peu vertigineux et, je le répète, leur permet d’exercer une fascination. L’aventure du Harar (l’interrogation qu’elle pose) a valu, et continue à valoir, à Rimbaud une grande part de l’intérêt passionné que nous lui portons ».

André Breton (extrait de Entretiens, éditions Gallimard).
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