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Dans l’ambiguïté du roman

vendredi 19 septembre 2014, par Serge Bonnery

Le dernier roman de Javier Cercas traduit aux éditions Actes Sud a reçu le Prix Méditerranée étranger 2014. Le livre parle d’une génération perdue dans l’Espagne post-franquiste. Rencontre avec un romancier de l’ambiguïté et de l’anatomie de ces instants où les destins basculent...

« Le roman dit l’ambiguïté essentielle du monde... »

Les personnages de votre roman sont confrontés aux lois de la frontière. De quelle frontière s’agit-il ? Il y a plusieurs frontières dans le roman. Une frontière sociale d’abord, matérialisée par le fleuve qui traverse Gérone et sépare les quartiers bourgeois des quartiers populaires. Le livre raconte l’histoire d’un jeune bourgeois - Ignacio, le binoclard - qui passe une frontière géographique et croise une bande de délinquants. Ce faisant, il traverse aussi sa propre frontière morale. Il découvre la violence. Il fait son chemin vers sa maturité.

Le délinquant Zarco est-il la figure du héros ? Zarco est un personnage universel. Il résume à lui seul ce qui s’est passé en Espagne pendant la période de la sortie du franquisme. Il y avait à cette époque beaucoup d’adolescents déracinés, sans repères et sans éducation qui vivaient dans les banlieues. Ces jeunes ont pris les armes et sont devenus des délinquants. Amplifié par les médias et toute une « sub-culture » nourrie par le cinéma et la musique, le phénomène a fait de ces ados de véritables mythes, une variante de Billy the Kid.

A contrario, Ignacio a une structure familiale, une éducation... Que cherche-t-il dans la transgression ? Je m’en suis rendu compte en cours d’écriture : ce livre est une histoire d’amour. A 16 ans, Ignacio fuit son milieu et lorsqu’il croise Tere, le personnage féminin, il découvre le sexe et l’amour. A partir de là, une grande partie de ce qu’il fait s’explique par l’amour.

Vous dites que Tere est le personnage le plus important du roman. Pourquoi ? Parce qu’elle est l’incarnation du dilemme moral dont parle le livre : le choix entre le bien et le mal. Tere est en outre la gardienne du secret du livre, son ambiguïté. En littérature, le plus important n’est pas toujours ce qui est dit. L’ambiguïté est cet espace que l’auteur laisse au lecteur pour qu’il écrive son propre livre. Paul Valéry disait que les chefs-d’œuvre ne sont pas le fait des auteurs mais des lecteurs qui les élèvent à ce rang.

L’ambiguïté est votre lieu d’écriture ? C’est le ressort du romanesque ! Le roman ne présente pas une réalité uniforme mais il aborde le réel sous une myriade d’aspects. Les vérités sont contradictoires. Le roman dit l’ambiguïté essentielle du monde, celle qui protège contre le fanatisme et les tentations totalitaires. Je suis quelqu’un qui croit que la vérité existe. Mais je n’ai aucune confiance dans ceux qui prétendent la détenir.

Les lois de la frontière peut-il est-il le roman d’une génération perdue ? Le phénomène de ces jeunes délinquants a été très éphémère. Il n’a pas duré plus d’une dizaine d’années. La plupart de ces jeunes sont morts victimes de la violence, de la drogue et du sida. Ils n’avaient rien, donc ils n’avaient rien à perdre, pour dire comme Bob Dylan. Mais ils n’ont pas connu la liberté apportée par la démocratie. C’est une génération de sacrifiés...

La fragilité de l’instant

Les lois de la frontière a pour cadre Gérone durant l’été 1978. Ignacio, un jeune bourgeois maltraité par ses camarades d’école, décide de traverser le pont qui le conduit vers les quartiers malfamés de la ville où il rencontre Zarco, figure de la délinquance des années post-franquistes et sa compagne Tere, dont il tombe amoureux. Alors, quelque chose bascule dans sa vie... Les romans de Javier Cercas interrogent toujours un moment de vie où les destins des protagonistes basculent.

Dans Les Soldats de Salamine, c’est l’instant où le Républicain épargne le fondateur de la Phalange qu’il tient pourtant en joue. Dans Anatomie d’un instant, qui parle du coup d’état avorté du 27 février 1981, c’est l’heure fatidique où trois hommes décident de rester debout dans les Cortes malgré la menace des mitraillettes.

Javier Cercas excelle dans l’exploration de l’éphémère, ce temps indéfini où tout peut advenir. Il construit une œuvre qui interroge l’Histoire à l’aune de la fragilité d’un instant. Son regard sur le monde n’en est que plus acéré et plus juste. Sans concession.

Les lois de la frontière, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer. Actes Sud. 352 pages, 23,50 euros.


A lire également sur L’Epervier Incassable : « La liberté est impossible sans la réconciliation », entretien avec Javier Cercas à propos de son livre Anatomie d’un instant paru chez Actes Sud.

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