Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 12

samedi 30 août 2014, par Serge Bonnery

« Personne ne peut savoir... »

24 août (soir)

Depuis le départ de Charles, je n’ai plus rien écrit dans ce cahier. Une torpeur s’est emparée de la maison. Elle nous a tous tétanisés. Adèle a perdu son entrain. Mes mains se sont alourdies. Elles ne courent plus aussi vite qu’avant sur le clavier du piano. Et je n’ai plus le cœur au chant.

Papa a vaincu le sentiment d’abandon qui nous avait abattus le 7 août au soir en multipliant ses activités. Il a rouvert son cabinet médical plus tôt que prévu et y a reçu un nombre croissant de patients plus ou moins malades qui l’ont aidé, malgré eux, à tuer le temps.

C’est donc le vendredi 7 août, comme prévu, que Charles est parti. Il nous a embrassés. Il n’y a pas eu d’effusion ostentatoire. Maman avait beaucoup pleuré avant, de sorte qu’au moment de la séparation, elle a pu sans trop de peine retenir ses larmes comme l’avait exigé papa. Charles a dit qu’il donnerait des nouvelles dès que possible. Et il a répété ce que tout le monde disait partout : que cette guerre ne serait l’affaire que de quelques semaines tout au plus et qu’il serait bientôt de retour avec ses camarades pour reprendre la saison de rugby !

Dans la matinée, le 53e régiment d’infanterie a défilé dans les rues de Perpignan. Sans rien dire à Charles qui ne voulait pas être accompagné, papa, maman et moi nous sommes glissés discrètement dans la foule. Les militaires sont passés au pas devant nous, portés par la ferveur patriotique. Certains arboraient leur fierté, d’autres faisaient grise mine. De loin, nous avons aperçu Charles qui paraissait indifférent aux cris de « Vive la France » qui accompagnaient le cortège en direction de la gare dans une agitation bleu, blanc, rouge. La musique a joué la célèbre Marche Lorraine de Louis Ganne. Les tambours résonnaient contre les façades des immeubles pavoisés, donnant au défilé le souffle assourdissant des communions populaires.

Le colonel Arbanère, un ami de papa qui commande le régiment, marchait en tête de ses hommes, pointant son sabre vers le ciel en signe de défi ou - déjà ? - de victoire. Nous avons suivi les militaires jusqu’à la place de Catalogne puis nous les avons contemplés remontant l’avenue vers la gare. Ils n’ont bientôt formé qu’une masse sombre et indistincte, à l’horizon. Les gens couraient dans tous les sens, le poing levé contre l’Allemagne. J’ai entendu beaucoup d’enfants pleurer dans les bras de leurs mères. Puis nous sommes rentrés.

Dès que nous avons franchi la porte de la maison, un grand vide m’a saisi, comme un trou noir dans lequel je me suis enfoncé et j’ai pleuré, à mon tour, dans les jupes de maman. Papa qui grâce à ses amitiés militaires, avait pu obtenir des renseignements sous le sceau de la confidence, connaissait la destination de Charles. Il serait le 8 ou le 9 août à Mirecourt, en Lorraine. J’ai cherché le nom sur la carte de France. Mirecourt est une bourgade du département des Vosges, dans l’arrondissement de Neufchâtel. Loin, très loin de Perpignan, me dis-je, à quelques arpents de cette Lorraine que nos soldats avaient ordre de reprendre aux Allemands.

Fervent partisan de Jaurès, demeuré dans le camp des pacifistes et se méfiant de tous les excès qu’une période aussi confuse autorise, Papa ne décolère pas. Il est furieux contre Albert Bausil qui exalte le sentiment patriotique dans les colonnes du Cri Catalan avec un lyrisme hors du commun.

Dans l’édition du 8 août, sous le titre « Vive la France », Bausil parle non pas de guerre mais de « croisade ». Le poète n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Je ne sais pas ce qu’ils ont fait, là-bas, de l’autre côté, du côté des casques à pointes, mais j’imagine mal les lourds Teutons gonflés de bêtise et de bière, partant avec cette légèreté d’âme, avec ces yeux brillants de fièvre et ces chansons, vers la frontière haïe ! ». Le reste de l’article est à l’avenant, décrivant entre autre la ferveur dans les rues de notre ville telle que nous l’avions nous-mêmes constatée dans la soirée du dimanche 2 août, lors de notre retour d’Amélie.

Le samedi 15 août, le Cri Catalan a récidivé avec un poème d’Albert Bausil - toujours lui ! - intitulé « Non, tu n’es pas pour eux » disant ceci :

« Non, tu n’es pas pour eux, France charmante et fière,
Pays de la lumière et du rire vermeil,
Tu n’es pas pour ces lourds Teutons gonflés de bière,
France des raisins d’or et des vins de soleil ! ».

Ce numéro du journal salue aussi la victoire d’un Catalan, le général Joffre, originaire de Rivesaltes qui, le premier, est entré en Alsace et s’est emparé de Mulhouse. Joffre, rapporte le journal, s’est adressé aux Alsaciens en ces termes : « Enfants d’Alsace, après 44 années de douloureuse attente, les soldats français foulent de nouveau le sol de votre pays. Ils sont les premiers ouvriers de la grande œuvre de la Revanche… »

L’édition de samedi dernier annonce la mort du lieutenant Bedos, « le premier catalan tué à l’ennemi », écrit Le Cri Catalan et immédiatement, à la lecture de l’article, toutes mes pensées se sont tournées vers Charles. J’ai alors compris pourquoi papa se tenait à bonne distance de l’exaltation patriotique. Plusieurs fois, je l’avais entendu dire que la réalité de la guerre ne résidait pas dans l’hystérie collective. Qu’elle était ailleurs. Indicible. La disparition du lieutenant Bedos m’a fait prendre conscience de cette réalité - la mort - et imaginant Charles dans la mêlée des obus et des baïonnettes, mes yeux se sont remplis de larmes.

Nous avons reçu de ses nouvelles la semaine dernière. Dès leur arrivée à Mirecourt, les soldats du 53e régiment d’infanterie ont marché dans la direction d’Avricourt, situé près de la frontière lorraine. Ils ont marché « sous un soleil brûlant » et « sur des routes poussiéreuses » raconte Charles dans sa lettre [1]. Mais il ne peut guère donner de détails à cause de la censure militaire qui, nous apprend papa, passe au crible tous les courriers expédiés du front car en temps de guerre, la réalité de l’affrontement doit être cachée pour éviter de saper le moral des populations civiles.

Papa a su que Charles s’était battu le 15 août entre Leintrey et Avricourt et qu’il a réussi à franchir la frontière le lendemain. Nous savons qu’il n’a reçu aucune blessure et qu’il va bien. C’est tout ce que nous savons mais comme dit papa, c’est déjà beaucoup.

Maintenant, le Cri Catalan publie chaque semaine des lettres de soldats. « Encore un jour de passé et tout marche comme au quartier. C’est presque un amusement, la concentration ; et la guerre a vraiment du bon ! », s’exalte le lieutenant J. dans le Cri du 22 août. Mais à ce que je comprends, cet artilleur n’a pas encore atteint la zone des combats.

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Louis Codet

Le 15 août, le Cri a publié une lettre de l’écrivain Louis Codet à son frère Paul qui demeure non loin de chez nous, dans un bel hôtel particulier de la rue de la Cloche d’Or. Louis Codet, dont j’ai lu avec délectation le roman La Petite Chiquette, y décrit des scènes de rues à Paris : « Le spectacle que nous a offert Paris est le plus beau et le plus admirable qu’un homme puisse voir », écrit-il. Puis il me semble que Louis Codet résume parfaitement en deux phrases le sentiment mitigé, entre exaltation et angoisse, dans lequel nous essayons tant bien que mal de vivre : « Je voudrais bien être présent, espère-t-il, à la fin de ces grands événements. Personne ne peut savoir si nous serons présents ».

Personne ne peut savoir. Et en effet personne ne sait. Ici, dans nos maisons, loin du front, nous sommes condamnés à attendre. Des lettres. Ou pire. Maman vit dans la terreur de l’annonce. A Perpignan, tout le monde redoute la direction qu’empruntent les gendarmes quand ils déambulent à pied dans les rues. Nous savons tous que le malheur franchira la porte où ils auront frappé car ils sont chargés par les Autorités d’apporter aux familles la terrible nouvelle de la perte d’un être cher. 

Ce midi, papa est rentré avec la mine des mauvais jours. Il venait de recevoir des informations sur la bataille des frontières. On dit que le 22 août fut une journée meurtrière au cours de laquelle beaucoup des nôtres sont tombés. Où est Charles ? lui ai-je demandé mais papa a baissé la tête et n’a pas répondu. Il l’ignore.

Nous vivons tous dans l’insupportable attente d’une lettre de lui, maintenant…

(Fin)

[1Source : historique 1914-1918 du 53e régiment d’infanterie transcrit par Catherine Gasnier.

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