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Un été 14 # Episode 11

vendredi 29 août 2014, par Serge Bonnery

Une image de la France

Dimanche 2 août (soir)

Quand nous sommes arrivés, en fin de matinée, ce n’était pas la liesse dans Perpignan. Il régnait plutôt sur ce dimanche de fin d’été une atmosphère de gravité. Les rues étaient désertes. On aurait dit que les gens s’étaient cloîtrés pour éloigner la menace qui pesait sur eux depuis que, la veille, les affiches de mobilisation avaient été placardées dans la ville.

Ici et là, quelques drapeaux tricolores flottaient à des fenêtres dont les volets étaient demeurés mi-clos. Papa redoute les débordements patriotiques. Il a paru soulagé en constatant que les Perpignanais adoptaient comme lui une attitude réservée face aux événements.

Dans son édition d’hier, sous la plume d’Albert Bausil, Le Cri Catalan annonce qu’il continuera à paraître malgré la guerre, avec l’intention de « mêler notre modeste cri local à la grande rumeur de confiance patriotique qui monte à cette heure des masses françaises ». J’ai vu papa frémir à la lecture de cette phrase, mâchonnant un « patriotique » désabusé en levant les yeux au ciel.

Le Cri Catalan se propose en outre de « mêler ses espérances et ses craintes aux grandes craintes et aux grandes espérances nationales quitte à lancer plus fort son chant de joie le jour où les angoisses auront disparu… » Et Albert Bausil d’exalter en conclusion « l’image de la France, immuable berceau de l’art, de la grâce, de l’indépendance et de l’esprit », ce qui a laissé papa encore plus perplexe.

Pour ma part, j’ai lu avec délice l’Ode à la Méditerranée du poète cérétan Pierre Camo dont le recueil « Les beaux jours » paru l’an dernier fut pour moi une authentique révélation. J’y ai découvert mon amour de la poésie et mon penchant pour l’écriture des vers, à l’imitation de mon grand frère qui a déjà fait paraître plusieurs de ses poèmes dans Le Cri Catalan.

« Là, dans toute saison, sous un climat égal,
S’épanche la douceur méditerranéenne,
Et tes derniers flocons, neige pyrénéenne,
Se fondent dans l’azur du jour méridional »,

écrit magnifiquement Pierre Camo. J’aimerais réussir de pareilles rimes pour les glisser dans la poche de Charles lorsqu’il nous quittera mais rien ne vient sous ma plume tant le trouble, depuis hier, m’envahit.

La plupart du temps, le Cri Catalan fait paraître en première page un poème tantôt signé et parfois anonyme. Charles n’a jamais dévoilé les textes dont il était l’auteur. Pour être un jour tombé par hasard sur une esquisse contenant des tournures semblables, je le soupçonne cependant d’avoir écrit « La danseuse au voile » paru le 13 juin et signé « Les paroles vaines ».

« Elle n’a point l’éclat des bijoux précieux,
Ni les reflets mouvants d’une étoffe changeante
Mais un voile aux longs plis de gaze transparente
Seul, l’enveloppe à peine et la livre à nos yeux… »

Il me semble bien avoir déjà lu cela quelque part… Ce texte et tant d’autres découpés dans le journal, je les conserve pieusement dans ma boîte à poèmes. Et lorsque je n’ai rien d’autre à faire qu’à rêver, je me plais à relire les vers roussillonnais d’Alice Bretillet du Val ou ceux, tout aussi ravissants, d’Albert Bausil, les sons enchanteurs de Louis Codet, de Frédéric Saïsset ou encore « les mots verdis de mousse et couronnés de lierre » d’Henri Arrès.

A l’heure du repas que nous avons pris plus tard que d’habitude, Charles a annoncé qu’il partira le 7 août avec les troupes du 53e régiment d’infanterie caserné dans la ville. Cela nous laisse un peu de temps pour profiter de sa présence, dans le secret espoir de le revoir bientôt. Il ne souhaite pas que nous l’accompagnions ce jour-là jusqu’à la gare. Il craint l’exaltation patriotique. Les adieux se feront à la maison. Entre nous.

En fin de soirée, les gens se sont groupés, de plus en plus nombreux, devant les affiches de mobilisation placardées dans Perpignan comme pour se persuader qu’ils avaient bien lu - et surtout bien compris - l’appel aux armes. Nous sommes sortis prendre l’air. Papa a salué quelques connaissances et Charles a reçu de nombreux signes d’encouragement. Il a rejoint tout à l’heure ses amis de l’équipe de rugby pour s’informer de leur destination.

Tous savent déjà que les premiers combats auront lieu aux frontières.

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