Les cahiers de Serge Bonnery

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Une page par jour

vendredi 25 octobre 2013, par Serge Bonnery

Avant-texte

Je n’ai pas, je le sais par expérience, vocation à écrire un journal intime. Autant de fois j’ai tenté l’aventure, autant de fois elle a échoué. Aussi, lorsque Noëlle Rollet (glossolalies.net / @selenacht) a proposé pour thème de notre dissémination mensuelle webassoauteurs : "Nulla dies sine linea" (littéralement : pas un jour sans une ligne), je me suis à nouveau retrouvé face à abîme qu’ouvre devant nous la question du journal intime, autrement dit de l’écriture de soi. La proposition a cependant été voulue ouverte : "journal intime, journal d’écriture ou journal qui regarde et raconte le monde".

Il n’y a pas qu’un seul type de journal. Des journaliers (ces cahiers qu’il emplissait de son écriture claire et fine) de Joë Bousquet au journal de Virginia Woolf, il y a un monde. Et mille manières d’écrire soi. Au trop générique et vague journal intime (qui, sur le web, ne donne pas toujours des résultats littéraires probants), je préfère le journal d’écriture - un journal qui dit l’écriture en train de s’écrire (journaux d’écrivains écrivant) - et/ou les journaux qui lisent et disent le monde. Ce journal - regard plus sur le monde que sur soi -, je l’ai trouvé dans le journal/contretemps d’Arnaud Maïsetti. Dès la page d’accueil des Carnets d’Arnaud Maïsetti, vous voyez se déployer sous vos yeux, la multiplicité des regards et des voix qui, ici, se donnent à lire. Lectures, chantiers critiques, fictions, photographies, musiques, théâtre, écritures numériques... En pas moins de dix-huit portes d’entrée, Arnaud Maïsetti donne à entendre sa polyphonie du monde. C’est toujours étonnant. Il faut aller voir.

Et puis, il y a ce titre de contretemps qui définit son journal. Arnaud Maïsetti n’écrit pas un journal. Pas une page par jour. Mais des pages à contretemps. Le journal d’Arnaud Maïsetti se joue des limites du genre. Ce contretemps s’entend comme un contrepoint au chant du monde.

Deux extraits, donc. Sensible, dans le premier, je l’ai été aux présences de Gracq et Dylan, des noms qui (me) parlent. Le second est une errance qui donne à entendre la polyphonie du monde. Bonne lecture.

Les deuils impossibles (nos disparus), par Arnaud Maïsetti


J’aurais parlé d’Intimacy ce matin-là au milieu du cours de théâtre, et plutôt à demi-mots, rêvant intérieurement d’une scène (cette scène si précise où l’homme descend les marches vers la salle de théâtre — descend vers son propre désir, et le dévoilement de cette femme, sans qu’elle le sache ; la violence pure, et tendre, de cette scène, sur laquelle bâtir tout un théâtre, oui, tout une manière de le renverser sur la vie) ; et je n’aurais rien dit, finalement, comme toujours — puis, en remontant cette rue choisie parce que le soleil s’effondrait de l’autre côté, à l’horizontal de la marche, je pensais : demain recommencera, ce même ciel enfin.

Le soir, le monde soudain moins large ; le monde soudain révélé à un manque qu’on ignorait — non : le monde élargi, oui, et entre les mains ce qui demeure comme incitation désormais à aller davantage, au plus large encore. Ce qui commençait finalement, c’était ce manque qu’on n’aurait jamais éprouvé sans ce soir, la nouvelle qui tombe d’un mort dont rien ne nous approchait de lui que sa faculté à avoir étendu le monde en soi : et comme ces années ce monde qu’il avait défriché nous avait élargi aussi. L’épreuve du deuil des artistes est si cruelle — qu’on porte ce deuil en soi sans avoir jamais vu le regard de celui qui a disparu, sans que son regard se soit posé sur nous ; on est sans doute indigne de le porter, ce deuil, on est moins peut-être en droit d’en endosser la douleur, et pourtant.

Je me souviens cet été 2007, la mort le même jour de Bergman et d’Antonioni, et comme les jours suivants j’avais été saisi de cette peur irrationnelle que Godard s’en aille aussi, ou Julien Gracq. Et Julien Gracq est mort cette année-là — deux mois plus tard, je tenais entre les mains mon livre, que je m’étais promis (un serment) de lui adresser (j’ai encore l’exemplaire, glissé dans une enveloppe). Je me souviens de la disparition de ceux qui s’effacent et nous laissent vides d’eux, doublement vides en ce retrait : nous étions seuls à porter le deuil de Bergman et d’Antonioni ce soir-là, sans qu’ils le sachent ni de leur vivant, ni de leur mort.

Je vis avec cette pensée — d’avoir appuyé de mes deux pieds le sol de cette terre au même moment qu’eux, et cette pensée rend le monde plus acceptable (non pas plus supportable). J’aurais peut-être respiré le même ciel (le ciel change il est vrai plus vite que les villes des mortels). Mais jamais croisé de regards qui puissent renvoyer le mien au regard de ce ciel. Je marchais à peine quand Michaux est mort. Cette pensée me console de la peine que j’ai à porter ce monde survivant de sa mort.

« Ils sont tous morts,
Bruce Lee est mort ;
Bob Marley est mort.
Qu’est-ce qu’on fout là ? »

Bob Dylan marche ce soir cette terre que je marche aussi — pensée qui sauve (avec celle de l’immortalité de Bob Dylan, prouvée par cette pensée évidente : que Bob Dylan ne peut disparaître sérieusement.)

Dans la solitude — dit le journal ; (oh, comme toute la pièce vers laquelle lorgne le titre dit précisément comment la déchirer, l’échanger, la partager) — non, pas dans la solitude, seulement désormais, nos solitudes sont plus lourdes, et plus peuplées, plus sourdes de mille vies maintenant que la mort est, en nous, non plus un terme, mais l’origine sur laquelle bâtir la vie, et travailler, travailler pour élargir davantage le monde et nos vies, et nos morts intérieurs.

Cette scène de Intimacy m’a hanté toute la journée et encore aujourd’hui : le nom de la pièce que joue la jeune femme. Je crois que c’est Tchekhov. C’est un mystère dérisoire. Il ouvre seulement à un secret que je sais puissant, qui m’absorbe tout entier en lui. Ce soir, j’écoute pour conjurer la perte Anthony And The Johnson — Soft Black Stars —qui achevait Persécution, et l’Adagio de la 10ème de Mahler, à cause de Ceux qui m’aiment prendront le train.

Endormi hier soir très tard, sur des images de ce film, le cimetière de Limoges comme une ville (je ne déposerai pas ici l’image de ce cimetière, jamais), où il faut courir, courir pour rechercher quelque chose, mais quoi ; Et dans le regard de Bruno Todeschini, descendu dans cette gare Souterraine — le corps est si loin, on ne voit pas le regard, mais lui nous regarde, ou plutôt pose son regard dans notre direction ; comme une image qui résiste encore à la disparition, non pour la consoler, mais pour mieux la faire durer, infiniment, ou comme on marcherait vers elle, son secret et ce qui le brise.

Pensées, flottements et dévorations (transfuges), par Arnaud Maïsetti

"L’imitation de la vie brouille la frontière avec la mort. Dans les plus de la frontière les deux mondes échangent des transfuges". Robinson.


Métro, RER – heure de pointe (jamais su le sens de l’expression) : le rythme lent et frénétique de la ville qui va, qui s’arrête, qui va, qui s’arrête, comme cela sur des kilomètres de ville tandis qu’on passe sous elle sans la voir, pourrait aller plus vite tant qu’à filer ainsi – et je pense doucement au berger des Basses-Alpes, qui se plaignait quel’Europe lui interdisait de déplacer ses moutons au-delà d’un certain nombre alors que les parisiens s’entassent par centaines dans quelques mètres carrés ; sortie du RER, Nanterre pourrait être une petite ville si elle n’était pas une grande université : je me perds dans ses couloirs à ciel ouvert (mais cela ne compte pas : il n’y a que de la brume), des rues larges entre les bâtiments, jusqu’au bâtiment où on a déposé le théâtre.

Dans le désordre, j’aurais vu, au cours de la journée, des images du journal vidéo de Jean-Luc Lagarce et des scènes sublimes d’un théâtre brésilien contemporain jouant le théâtre antique grec, et j’entends parler d’anthropophagie ; plus tard, de langue de terrecapable de relever la langue amère - et perception contre perception, cette approche du théâtre : ce qui donne à voir et aussi cela qui se donne à voir (je pense au visage effacé de Narcisse qui désirait bien plus) ; embaumement de la pensée quand elle s’exerce, qu’elle nomme.

Cette phrase entendue : « Être capable de penser ce que la pensée n’est pas capable de recevoir comme pensée, c’est cela qu’on appelle pensée. »

J’écoute un éloge de l’anthropophagie : le sublime de la relation. (À la volée, je note cette phrase que je crois entendre : les Indiens du Brésil sont étrangers au "je pense donc je suis", mais perçoivent davantage un "l’autre me pense donc je suis" – émerveillement. Quand je demande des précisions, je réalise que j’ai mal compris : mais je préfère garder malgré tout pour moi l’erreur manifeste qui dit plus justement le rêve des indiens que je porte.)

J’apprends donc que l’anthropophagie n’est pas le cannibalisme : non pas réduire l’autre à du soi pour dévorer et se l’approprier, incorporer en son corps le corps de l’autre, mais au contraire un désir de se laisser envahir par l’autre. Celui qui dévore est dévoré par celui qui est dévoré : l’esprit de l’indien mort, avalé, peuple le corps de l’indien vivant, qui l’avale. Il faut attendre longtemps, que dans le rêve lui apparaisse l’esprit de l’indien qui l’habite, et qui lui apprend une nouvelle manière de danser. Alors le rite accompli, il peut aller danser pour faire vivre dans son corps le corps de l’autre.

Mais sans doute n’ai-je de nouveau pas bien compris ; dans le flottement du jour brumeux, je rentre – RER, métro, de l’autre côté du jour, c’est toujours l’heure de pointe. Et moi, au milieu des corps qui traversent la ville dans l’autre sens, je pense doucement aux montagnes.

Puis, ce soir, cette pensée : je me demande si les Indiens connaissent les noms des fleurs ici.

Arnaud Maïsetti (textes et photos - tous droits réservés)

Avant-texte (2)- Contre-pied

Contre-pied : fausse direction, qui est diamétralement opposé à, être à contre-pied, sur le mauvais pied, selon la définition du Robert. Après le contretemps, le contre-pied, donc. Et pour cela, se mettre en déséquilibre par rapport au thème de la dissémination. Sur son blog Philosophie de l’inexistence, Jean-Paul Galibert n’écrit pas de journal à proprement parler. Et pourtant, les multiples entrées (encore la polyphonie) qu’il propose sonnent comme un journal de sa pensée, une pensée promenade. Vous trouverez chez Jean-Paul Galibert, comme chez Arnaud Maïsetti, une multiplicité de propositions : textes éthiques, ludiques, poétiques, politiques, esthétiques, métaphysiques, ontologiques etc... Elles disent non un éparpillement, mais bien une cohérence de pensée et d’écriture.

J’aimerais vous faire entendre deux tonalités des polyphonies de Jean-Paul Galibert. Une méditation sur la ville sous le titre "Et si la ville était une mer" et un extrait d’une conférence prononcée en 2009, "la solitude comme bord". Bonne lecture.

Et si la ville était une mer, par Jean-Paul Galibert


Les rues de la ville ne tournent pas. Chacune propose sa longue ligne de fuite, sa perspective. Chaque vitrine à son tour lance un monde en son empilement, quelque ailleurs venu là par hasard et rendu aérien. La ville est faite de grands vents. Bourrasques et courants d’air. Passages, croisements, envols. Chaque passant, la moindre silhouette, avec le simple ton de sa trajectoire, suggère sa manière d’être au temps, sa note, son silence. Par son indifférence même, l’espace indéfiniment ouvert de la ville autorise tous les styles du passage, tous les arts du repos, tous les gestes du travail. En ville on voit que la pensée est un peuple.

Tandis que posé là comme une île de pierre, le village est toujours. C’est sa force. Il est l’accoutumée, par cet art oublié mais si tenace de ses rues qui le font rond. Car toutes les ruelles du village y ramènent, comme une ronde plus que lente, alanguie. Car chaque trajet que l’on observe, avec ses bruits plus pesants, y confirme ce que l’on sait. Car les secrets, ici, sont publics et tus par tous, depuis toujours. Toutes les rues sont complices pour rester au village, pour que tout reste au village, pour que tout reste.

Comme un trait, à jamais, dans la terre. Comme un soc. Au village, tout est sillon, à la ville, tout est sillage. Car tout ce qui passe s’y passe, comme laissant derrière soi la double onde évasée du sillage, qui secoue de proche en proche toute la mer. Car la mer est la mémoire des sillages, l’empreinte des vents. Ses vagues sont ces phrases, le récit permanent qui répercute à l’infini le moindre de nos tracés. Car La mer est le grand labyrinthe sans mur, où toute trace résonne au lieu de s’effacer. C’est pourquoi les villes n’ont pas de murs : elles sont trop de rencontres. Qui pourrait croire en un hasard fait de parois ? Cessez de croire aux murs, et vous verrez la ville.

La solitude comme bord, par Jean-Paul Galibert

Extrait de "le bord de la solitude", conférence de 2009, en ligne le site des "Conserveries Mémorielles"

La solitude a un bord, et non un seuil, parce que sinon, ce ne serait pas la solitude. Car le seuil a ceci de merveilleux qu’il sépare un dedans et un dehors, en sorte qu’il reste franchissable, et que l’on peut toujours sortir, et rentrer à sa guise. (…) Mais si les autres n’ont pas de seuil d’accès, nous serons seuls à jamais. Si les moi n’ont ni porte ni fenêtre, nul ne peut sortir de la solitude. Mais pourquoi imaginer le moi comme une maison, sinon pour se protéger de l’infini ? La solitude n’a pas de seuil, elle a un bord, et c’est autrement plus grave. Pourquoi sommes-nous comme obsédés par l’image, à tous égards fatale, du bord de mer ? Parce que nous sommes condamnés à vivre au bord de la solitude. Sans savoir vivre là, sans pouvoir vivre ailleurs.

Jean-Paul Galibert (textes - tous droits réservés)

Je remercie vivement Arnaud Maïsetti et Jean-Paul Galibert d’avoir spontanément et avec beaucoup de générosité accepté d’être accueillis sur L’Epervier incassable.

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