Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 10

mardi 26 août 2014, par Serge Bonnery

A cause de la guerre...

Samedi 1er août (au milieu de la nuit)

Nous n’irons pas au théâtre le 16 août pour assister à la représentation de La Fille de Roland. Nous nous faisions tous une joie d’aller au spectacle mais les circonstances, je le crains, ne le permettront pas. Nous rentrerons à Perpignan, tout à l’heure, a décidé papa. Charles doit obéir à l’ordre de mobilisation.

Le dernier numéro d’Amélie-Journal donnait la distribution de la pièce. Prestigieuse, selon le journal, avec le célèbre Dorival, du théâtre de l’Odéon à Paris, dans le rôle de Charlemagne. Les noms qui, d’ordinaire, auraient provoqué en moi une fièvre admirative et nourri mon impatience d’être à l’heure au rendez-vous, ne me disent plus rien. Ils ne me parlent plus. N’éveillent plus en moi aucun désir. Je ne dors pas et j’ai perdu le goût des choses.

Une seule échéance accapare en réalité mon esprit, un peu comme dans les jours qui le précèdent l’examen que l’on va passer et l’on s’imagine alors tremblant devant les mines patibulaires des membres du jury occupés à épier le moindre de vos gestes, disséquer vos phrases mot après mot pour y trouver la faute fatale qui vous condamnera et que vous cherchez obstinément à ne pas commettre. Cette échéance, c’est le départ de Charles.

Je ne puis imaginer mon frère muni de son bagage, remonter à pied l’avenue qui conduit vers la gare où on lui aura indiqué quel train il doit prendre pour je ne sais quelle destination inconnue. Je ne puis le voir franchir la porte de la maison après s’être tourné une dernière fois dans notre direction pour nous saluer de la main dans un geste voulant signifier la confiance alors que tout, sur son visage, trahit l’angoisse qui l’étreint au moment de nous quitter. Je ne puis sentir l’odeur de sa peau et la force de ses bras m’enlacer quand il me donnera le dernier baiser en me demandant de bien veiller sur papa et maman et ne rien faire qui, en la circonstance, puisse de quelque manière les contrarier.

Je ne dors pas. Le simple fait de penser que Charles va, c’est une certitude, partir à la guerre, bouleverse tous mes repères. Je sens fondre un à un mes points d’appui, ces temps de la vie quotidienne dont vous vous apercevez quand ils n’ont plus lieu d’être qu’ils constituaient les piliers de votre existence ; le retour de Charles, le samedi, après sa semaine à l’université de Montpellier, le match du dimanche (je revois se dessiner dans ma mémoire sa silhouette sportive franchissant le seuil de la maison, son sac de rugbyman à l’épaule, criant déjà victoire et s’effaçant dans la perspective du stade), la sortie de papa, le mardi soir, sa serviette noire sous le bras, l’école, la leçon de piano, l’heure intangible des repas et la veillée dans le salon bibliothèque…

Avec la guerre, je me demande que vont devenir tous ces moments. Si tous ces rituels, moins les allées et venues de Charles entre Perpignan et Montpellier et ses visites qui risquent d’être plus rares maintenant, même s’ils continuent à rythmer notre quotidien, ne vont pas perdre de leur sens, se vider de leur contenu et se transformer en gestes que l’on accomplit selon une mécanique bien huilée mais qui tourne désormais à vide et ne produit plus aucun effet.

Je ne sais si mon incapacité à me projeter dans l’avenir a créé un vide dans le registre de mes perceptions mais le fait est que ma mémoire n’a retenu de notre séjour à Amélie qu’un seul visage, celui de Melle Mercadié, la fille des Algérois amis de maman avec qui nous avons finalement réussi à partager un chocolat, mercredi dernier, au café des Thermes.

Je n’avais pas revu Marie Mercadié depuis l’année dernière. Son visage, son corps ont changé. Elle n’est plus la fillette qui se cachait dans les jupes de sa maman en jetant au monde des œillades furtives et apeurées. Elle a acquis l’assurance d’une jeune fille dont les formes se sont développées et qui paraît soudain n’avoir plus peur de rien. La longue chevelure rousse légèrement crépue qu’elle caresse délicatement de sa main, les douceurs arrondies de ses joues et la profondeur mélancolique de son regard me font penser à La femme au miroir de Titien, tableau conservé au musée du Louvre et dont je possède une reproduction sous forme de carte postale dans ma collection de peintures.

Tandis que la conversation s’éternisait autour de questions qui ne présentaient pour nous aucun intérêt, nous avons été autorisés par nos parents, mais à condition de demeurer toujours dans leur champ de vision, à nous éloigner un peu. Marie et moi avons effectué plusieurs fois le tour de la place avant de nous asseoir sur un banc. Marie, qui se consacrait elle-même à l’étude du violon, s’inquiétait de mes progrès pianistiques. Je ne suis parvenu qu’à balbutier quelques mots ridicules auxquels malgré tout je dois les sourires de Marie sûrement amusée par mes maladresses enfantines alors qu’elle avait déjà franchi un cap et n’était - cela se sentait - déjà plus une enfant. Mais loin de creuser entoure nous un fossé infranchissable dont la profondeur nous aurait séparés inexorablement, cette différence de maturité nous rapprocha, Marie me prenant, un peu comme Charles, sous son aile protectrice tandis que j’entrevoyais dans son attitude la possibilité pour moi de pénétrer auprès d’elle des secrets auxquels mon âge m’interdisait d’accéder.

A cause de la guerre, je ne reverrai pas de si tôt Marie Mercadié. Nous quittons Amélie dans quelques heures. La famille Mercadié repartira bientôt vers Alger. Mon dernier espoir reposait sur le vœu que nos parents s’accordent pour se retrouver une dernière fois à Perpignan avant les départs. Mais il était décidé que les Mercadié se rendraient directement d’Amélie à Port-Vendres pour embarquer à bord du navire qui les ramènerait en Algérie. La précipitation des événements ne leur permettrait pas, hélas, de faire un crochet par Perpignan pour nous saluer.

Nous nous sommes dit au-revoir sans trop oser nous projeter dans l’avenir. Personne n’a risqué un « à l’an prochain » bien trop hypothétique pour paraître sincère. Les Mercadié ont étreint papa et maman et j’ai senti dans ces embrassades le poids d’une amitié alourdie par les circonstances. Le visage de Charles était à ce moment précis dans toutes les têtes et sans même prononcer son nom, ce qui eût été parfaitement inutile, chacun aura silencieusement tourné ses pensées, avec la certitude d’être compris des autres, vers mon grand frère désormais soldat et dont le destin, pour la première fois, nous échappe à tous, personne n’ayant plus désormais prise sur les événements.

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