Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 9

mardi 19 août 2014, par Serge Bonnery

« Le tocsin mon fils, le tocsin… »

1er août (soir)

Le malheur nous est tombé dessus vers quatre heures de l’après-midi, quand les cloches d’Amélie se sont mises à sonner brusquement, à toute volée. On n’entendait qu’elles, heurtant à coups de marteaux répétés le silence d’une journée ordinaire.

J’étais dans ma chambre lorsque le vacarme a commencé. J’ai descendu les escaliers quatre à quatre pour rejoindre ma famille au salon. Papa y était debout, figé comme une statue. Il regardait au dehors, à travers la fenêtre dont les rideaux avaient été tirés (on percevait des allées et venues dans la rue), mais je n’ai pu savoir ce qu’il regardait. Ses yeux étaient perdus. Son regard vide. Hagard. Comme tétanisé.

Assise dans son fauteuil, maman dissimulait son visage dans ses mains. Son corps recourbé, la tête reposant entre les genoux, était parcouru de soubresauts qu’elle semblait incapable de maîtriser. Adèle se tenait derrière elle, penchée dans sa direction, tentant de la réconforter en lui murmurant à l’oreille des mots que nous n’entendions pas.

Personne n’a prêté attention à ma présence. Je suis demeuré interloqué devant le spectacle de désolation qui s’offrait à moi. Jamais je n’avais vu les miens dans un tel état. Il se passait sûrement quelque chose de grave, me dis-je, mais je ne savais quoi.

Je me suis alors hasardé à rompre le silence que seul le mouvement des cloches déchirait tel un voile dont on écarte les pans pour mieux percevoir une réalité. « Que se passe-t-il ? », hasardai-je. « Le tocsin mon fils, le tocsin », dit mon père de sa voix grave en posant sa main protectrice sur mes épaules de douze ans. « La guerre, mon dieu… La guerre ! », hurla ma mère sans retenue, se précipitant vers moi, m’enveloppant dans ses bras, pressant de ses mains dont je remarquai la froideur inhabituelle ma tête contre son ventre chaud. Je ne voyais plus que les fleurs violettes de sa robe nimbée de roses pâles dessinant un petit paradis évanoui dans le flou de nos larmes.

Charles était sorti mais nous avons tout de suite pensé à lui. Nous avons attendu son retour. Il a poussé la porte de la maison dont les gonds, comme toujours, ont grincé. Il s’est arrêté sur le seuil du salon, coupé dans son élan par le tableau inquiet que nous lui présentions. Tous nos regards étaient tournés vers lui, dans lesquels il pouvait lire un abîme de consternation. Après un court silence, il a demandé : « Vous avez lu ? ». Nous tirant de notre torpeur, Charles nous a sommés de sortir pour découvrir l’affiche que des appariteurs affolés collaient sur les murs de la ville.

« Ordre de mobilisation générale » lisait-on en caractères gras qui ne pouvaient échapper à personne. Au-dessus, les mentions « Armée de Terre Armée de Mer » tout aussi imposantes, et dans l’interligne, deux drapeaux tricolores entrecroisés. Le reste apparaissait en caractères plus fins, comme si l’essentiel tenait en ces cinq mots - armée, terre, mer, mobilisation, générale - gravés dans le marbre des jours mauvais.

Il était dit en outre, et c’est ce qui retint surtout notre attention, que tout Français soumis aux obligations militaires devait obéir aux prescriptions de son fascicule de mobilisation. Sont en effet visés par ce décret « tous les hommes », ai-je lu, « tous les hommes » écrit avec l’insistance d’une encre épaisse et noire, à la manière dont Mme Stern entourait d’un ample coup de crayon gras sur la partition que j’étais censé apprendre par cœur, une mesure particulièrement délicate à exécuter.

Les rues d’Amélie étaient balayées par un vent de panique. Les gens couraient dans tous les sens. Ils s’interpellaient. On percevait ici et là quelques rares manifestations de joie patriotique vite noyées dans les lamentations des mères et des fiancées. Les hommes parlaient peu. Ils s’interrogeaient. On lisait de la peur dans leurs yeux. Ils avaient entendu parler de la guerre. Ils l’avaient, pour la plupart, vu venir. Peut-être même l’attendaient-ils en dissimulant leur anxiété dans la répétition machinale de gestes quotidiens, comme pour maintenir la menace à distance, se forcer à ne pas vivre avec. Depuis des semaines, les journaux ne parlaient plus que de ça. La guerre, les Balkans, l’Autriche, la Serbie, la Russie, l’Allemagne, tout ce lointain frappait maintenant à nos portes, ici-même, à Amélie-les-Bains, recoin dissimulé à flanc de montagne et dans lequel je ne pourrai plus voir désormais avec mes yeux d’enfants que les lambeaux épars d’un vieil havre de paix.

« Tous les hommes » ? Charles donc en était. Et papa peut-être, malgré son âge plus avancé. Nous allons être touchés par la guerre. Percuté de plein fouet par cette évidence, j’ai senti mon corps s’écraser sous un poids inconnu. Le feu a pris dans ma poitrine. Papa a amorti ma chute en me recueillant dans ses bras. Nous sommes rentrés précipitamment à la maison où il m’a administré quelques soins après avoir diagnostiqué une crise d’angoisse.

Adèle quittait la chambre avec en mains la bassine dans laquelle papa m’avait prié de cracher mon mauvais sang lorsque j’ai perçu quelques bribes des paroles qu’elle mâchonnait : « … pauv’s enfants… survivront pas… ».

Je crois que j’ai fermé les yeux. Je ne sais pas. Le fait est que la silhouette de Charles m’est apparue soudain, fière et droite, comme une évidence, prête à relever le gant, du moins m’a-t-il semblé, dans le flou de mes perceptions. Charles, mon grand frère Charles, si beau, si noble, si aimant, approchant sa main de mon visage, caressant mon front, se penchant dans ma direction et baisant ma joue calcinée.

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