Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Ecriture/s > Séries > Un été 14 > Un été 14 # Episode 8

Un été 14 # Episode 8

dimanche 17 août 2014, par Serge Bonnery

« Ils ont tué Jaurès ! »

1er août (fin de matinée)

Une grande agitation règne dans la maison depuis ce matin. A vrai dire, elle n’a cessé d’augmenter ces derniers jours. Papa a effectué des allées et venues inhabituelles entre Perpignan et Amélie où il est rentré dormir fort tard chaque soir. J’ai surpris plusieurs fois des chuchotements dans le salon, comme si l’on souhaitait me cacher des choses que je ne devais pas entendre.

Mais je sais bien, moi, ce qui préoccupe tant papa et maman. Autour de nous, il n’est plus question que de guerre. Le rue bruisse des pires rumeurs. Mercredi, lorsque nous sommes allés prendre un chocolat au café des Thermes en compagnie des Mercadié, la guerre alimentait déjà toutes les conversations. On sentait de l’inquiétude dans la voix des messieurs qui échangeaient au sujet de l’Autriche et de la Serbie, cette région d’Europe où, semble-t-il, le conflit s’envenime chaque jour plus dangereusement.

Charles est arrivé ce matin de Montpellier dans un état d’excitation rare chez lui qui, d’ordinaire, garde plutôt son sang froid. Il a pénétré dans le vestibule où Adèle faisait encore la poussière, brandissant l’exemplaire du jour de L’Eclair en s’écriant : « Ils ont tué Jaurès ! ». J’étais au salon en train de travailler mes exercices au piano quand le visage de mon frère rougi par la colère et l’indignation a transpercé ma vision. Papa est accouru de son bureau, lançant un « ce n’est pas possible » consterné avant de se laisser choir dans le fauteuil de cuir, les bras ballants, le regard éperdu.

Maman est arrivée elle aussi en courant, prenant Charles dans ses bras comme pour apaiser ses nerfs. « Mon dieu », a-t-elle murmuré et j’ai vu quelques larmes s’écouler sur ses joues rosies par l’émotion. Puis la sentence est tombée. Papa l’a prononcée de la même voix forte et solennelle que nous lui connaissons quand il doit annoncer une grande décision devant le conseil de famille. Mais cette fois, il n’y avait que nous cinq dans le salon, Adèle ayant passé la tête à la porte pour écouter les nouvelles, plumeau en main. Sur un ton calme empreint de gravité, papa a déclaré : « Cette fois, je crois que nous n’y échapperons pas ». « Mon dieu », s’est à nouveau écrié maman, « ne parle pas de malheur ». « Et pourtant… » lui a-t-il répondu en regardant Charles droit dans les yeux. Plus personne ne remarquait ma présence. Ou alors chacun estimait désormais qu’il n’était plus nécessaire de me cacher la réalité.

Je me suis plongé dans la lecture de L’Eclair pour en savoir plus sur la mort de Jean Jaurès dont papa parlait souvent ces derniers mois, à l’heure des repas. Il disait : « Quel grand homme, il nous sauvera ! », avec un accent de confiance qui me mettait en joie. Papa pensait que Jaurès avait le pouvoir de nous éviter une guerre. « Il se bat tous les jours pour ça », répétait-il avec un trémolo dans la voix que je percevais comme le signe fort d’un encouragement.

« Deux coups de revolver ont été tirés sur M. Jaurès. M. Jaurès est mort », indique le titre de la dernière heure publiée en avant-dernière page du journal. On y trouve trois versions légèrement différentes de l’assassinat perpétré hier soir vers 10 h dans la salle de restaurant du café du Croissant, rue Montmartre à Paris, où Jean Jaurès et ses amis avaient leurs habitudes, à quelques pas du journal L’Humanité. Deux ou trois coups de feu, qu’importe ? Jaurès est mort. Le journal publie l’identité de son meurtrier, un certain Raoul Villain, âgé de 25 ans, étudiant à l’école du Louvre. Il se serait exclamé après son geste : « Si j’ai fait cela, c’est que M. Jaurès a trahi son pays (…) Il faut toujours punir les traitres ».

L’Eclair rapporte encore qu’une foule immense d’admirateurs de l’homme politique assassiné s’est massée immédiatement aux abords du café du Croissant et devant le siège de L’Humanité tout proche. Il me semble, à la lecture de l’article, que l’événement a suscité autant d’indignation que de ferveur auprès des partisans de la paix dont Jean Jaurès était devenu le chef de file.

JPEG - 13.2 ko
Jean Jaurès prononçant un discours en 1907

L’Eclair rapporte en outre la dernière conversation de Jaurès dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Il redoutait, avant de mourir, que la France n’obtienne pas le soutien de l’Angleterre si elle s’engageait dans la guerre sans avoir été provoquée par l’Allemagne. « Si nous nous engageons sans provocation de l’Allemagne dans un conflit où nous n’avons aucun intérêt direct, si notre action ne se borne pas à soutenir exclusivement notre alliée la Russie aux prises avec l’Autriche, je crois et je pense que dans ces conditions l’Angleterre nous refusera son concours », aurait prévenu Jaurès. Mais il est maintenant trop tard pour qu’il soit entendu.

Personne n’a évoqué devant moi, dans le salon, l’éventualité d’un départ de Charles en cas de mobilisation. « L’ordre est déjà imprimé », ai-je entendu mercredi au café des Thermes. Je ne suis pas dupe. Je sais que la guerre propagera le malheur dans toutes les maisons. Pourquoi la nôtre serait-elle épargnée ?


Ressources Jean Jaurès sur L’Epervier Incassable :
Un entretien avec Jean Sagnes pour l’édition des discours de Jean Jaurès contre la guerre.
Un entretien avec Gilles Candar, biographe de Jean Jaurès et président de la société d’études jaurésiennes.

< >

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.