Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 7

jeudi 14 août 2014, par Serge Bonnery

« Ils ne nous prendront pas notre Charles ! »

Dimanche 26 juillet (après-midi)

Tandis qu’une méchante crise d’asthme m’a cloué au lit pendant une bonne semaine, me privant des soins que je dois suivre aux thermes et des promenades qui s’ensuivent, j’éprouve de plus en plus le sentiment qu’il se passe des choses graves dans le monde.

Mon frère Charles est arrivé hier de Montpellier et son visage n’affichait pas la sérénité qui, en temps ordinaire, est la marque visible de la force de caractère qui lui permet de dominer les événements, même les plus contraires. Il avait l’air inquiet, comme si se préparait à l’insu de tous, insidieusement, dans quelque soubassement obscur de la négociation politique internationale, d’importantes décisions dont personne encore n’était à même de mesurer ni l’ampleur ni les conséquences.

Charles portait sur lui, débordant de la poche de son veston, une édition du jour de L’Eclair, le grand journal montpelliérain que je m’empressais de lui subtiliser pour prendre connaissance des dernières nouvelles. Une atmosphère d’incertitude craintive se dégageait à la lecture d’articles traduisant l’extrême fragilité des instants que nous vivions.

S’étalait à la une, le récit de cette incroyable affaire d’assassinat de Gaston Calmette, le directeur du Figaro, abattu dans son bureau de plusieurs coups de pistolet par la femme de Joseph Caillaux, notre ministre des Finances, au prétexte qu’il aurait subi pendant les derniers mois écoulés une campagne de presse ignominieuse menée tambour battant par le quotidien national. Nous en étions hier au cinquième jour du procès d’Henriette Caillaux, le tout Paris attendant que soit donné au contenu des lettres intimes échangées entre la meurtrière et son ministre avant leur mariage, quand ils n’étaient encore qu’amants, toute la publicité qu’un tel scandale exige aux yeux d’« aristos » désœuvrés ayant trouvé dans ce crime matière à tromper pour un laps de temps dérisoire leur sempiternel ennui.

Le 16 mars dernier, Henriette Caillaux s’est rendue chez un armurier pour acheter un pistolet automatique de marque Browning. Puis elle s’est fait conduire dans la voiture ministérielle de son mari au siège du Figaro, rue Drouot à Paris, pour y rencontrer le directeur du journal, Gaston Calmette, qu’elle accuse d’orchestrer la campagne destinée à salir l’honneur de son mari et, par ricochet, le sien. Elle doit patienter près d’une heure dans l’antichambre avant d’être reçue par le journaliste qui s’était momentanément absenté. Elle dissimule son arme dans un manchon qui n’est plus de saison. Lorsqu’elle se retrouve seule face à sa victime, elle tire à six reprises dans sa direction, l’atteignant deux fois dont une s’avérera fatale. Depuis cinq jours, devant ses juges, Mme Caillaux et son avocat plaident le crime passionnel. Le verdict ne saurait tarder.

Imaginer que l’on pût assassiner en plein jour un homme influent sur son lieu de travail me laisse pantois. Je n’ai encore jamais trouvé un tel scénario dans les livres qu’il m’a été donné de lire, ce qui me conforte dans l’idée que le plus souvent, la réalité, comme on dit, dépasse la fiction et que le travail du romancier pourrait in fine ne consister qu’à poser un verre grossissant sur un fait afin que, l’ayant transporté dans une nouvelle dimension au-delà de sa réalité même, sa relation écrite décuple sa toute puissance évocatrice. Il faut, me dis-je, couper parfois les liens qui nous rattachent au réel pour le saisir dans sa totalité car bien des aspects d’un fait se cachent dans les plis de son déroulement, tel détail que personne n’a remarqué dans l’instant mais qui trahit un état d’esprit, une intention, toutes choses dépourvues de matérialité et qui nourrissent la réalité en lui donnant un socle, une épaisseur sans laquelle elle demeurerait sinon invisible, du moins inaccessible à notre entendement.

Un autre article de l’Eclair attire mon attention. Il relate le conflit austro-serbe consécutif à l’assassinat de l’archiduc perpétré à Sarajevo. Dernière information en date : l’ultimatum que l’Autriche adresse à la Serbie. « Situation grave mais non sans issue », informe le titre qui ajoute : « Guerre non probable, mais possible ».

C’est ce « possible » qui a provoqué de l’agitation dans le regard de papa. J’ai surpris sa conversation avec maman dans le salon bibliothèque. « La guerre », s’indignait-il, « on ne parle plus que de cela ». La guerre : j’entendais pour la première fois ce mot dans la bouche de papa et ainsi enveloppé dans sa voix grave, se heurtant aux murs de la pièce tapissée de livres où il avait été prononcé, le vocable quittait brutalement les limbes de l’abstraction pour pénétrer dans ma vie avec tout le poids de sa sombre réalité. Je fus encore plus frappé par l’irruption soudaine, inattendue, de la menace de guerre dans notre maison d’Amélie lorsque je vis papa frapper du poing sur la table basse et, le visage brusquement rougi, comme tuméfié par la colère, ajouter à l’adresse de maman : « Ils ne nous prendront pas notre Charles ! ».

Au dîner, il n’a été hier soir question de rien, comme si les adultes s’étaient donné la consigne de ne pas prononcer le mot guerre devant moi afin de m’éviter des tourments. Je ne sais ce qui m’a pris. Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai décidé de me jeter à l’eau quand, profitant d’un silence consécutif à l’interruption de la conversation, le temps qu’Adèle procède au service du plat principal, j’ai lancé à la cantonade : « Alors, c’est quand la guerre ? », la question provoquant immédiatement l’expression de l’horreur dans le regard de ma mère, la consternation dans l’épaisse moustache de mon père dont le frémissement ne m’avait pas échappé et, enfin, le cliquetis de la longue fourchette qu’Adèle venait de laisser choir au fond du plat, lequel, tout de go, se fendit sous le choc du mot.

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