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Un été 14 # Episode 6

mercredi 13 août 2014, par Serge Bonnery

Mme Heonnet est de retour

21 juillet (peu avant midi)

Tandis que papa tente de prendre quelque repos tout en se rendant chaque jour, avec la ponctualité d’un métronome, à l’hôpital militaire où il discute avec ses collègues et les soldats en convalescence de la situation internationale, maman manifeste depuis ce matin une agitation inhabituelle et fait régner dans la maison une effervescence estivale. C’est qu’ont afflué à Amélie, ces derniers jours, des visages amis ainsi que révélé par Amélie-Journal dans sa liste d’arrivants.

M. et Mme Marot, propriétaires à Espira-de-l’Agly sont descendus à la Villa Sainte-Anne où loge également Anna Catala, une rentière de Perpignan, vieille amie de maman. Elle lui rendra visite au plus vite afin de recueillir les derniers potins perpignanais qui lui manquent tant dans l’isolement, dit-elle, où elle déplore se trouver ici tandis que les vies cachées ont l’audace de suivre leur cours, même en son absence. Mais quel culot ma chère !

Jean Prunac, négociant à Perpignan, loge à l’hôtel de l’Union. C’est avec cet ami que, selon son expression, papa « va en réunion » une fois par semaine. « Aller en réunion » est énoncé chaque fois de manière suffisamment autoritaire - « je vais en réunion », indique papa en coiffant son chapeau, tenant dans sa main gauche une serviette de cuir noire qui ne laisse rien paraître de son contenu tandis que M. Prunac attend dans le vestibule - pour que personne à la maison n’ose poser la moindre question au sujet de ces dites réunions. Je soupçonne maman d’être informée, elle, de leur nature qui semble devoir demeurer éternellement pour moi dans cette région brumeuse et floue des perceptions humaines que l’on nomme communément mystère.

Ce n’est pas tant l’arrivée de M. Prunac qui réjouit maman mais plutôt la présence attestée, à l’hôtel Combes, d’une rentière parisienne nommée Mme Heonnet, dont maman a fait la connaissance l’année dernière. Elle n’a cessé, depuis, d’évoquer le souvenir ému de cette femme cultivée passant son temps dans les théâtres, au concert ou dans les salons de la plus haute société d’où elle rapporte des chapelets d’impressions singulières sur les personnes qu’elle y côtoie, lesquelles figurent bien sûr parmi les plus en vue du moment.

Fascinée par l’évocation de tant de célébrités du monde des arts, de la finance ou de la politique, maman espérait secrètement que Mme Heonnet effectuerait un nouveau séjour à Amélie. Son vœu est exaucé. « Mme Heonnet est de retour », s’est-elle exclamée joyeusement en apprenant la nouvelle dans Amélie-Journal. Depuis, maman ne tient plus en place, persuadée qu’il est impossible, pour ne pas dire impensable, que Mme Heonnet n’eût rien à lui apprendre sur ce monsieur Proust dont le livre ne la quitte plus, moins sur l’œuvre même dont elle peut juger des qualités littéraires à sa lecture que sur les manières de son auteur en société, l’élégance de ses vêtements, la délicatesse de ses gestes, le timbre de sa voix.

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Claude Monet

A l’excitation de ses sens que maman ne parvient plus à dissimuler, je devine à quoi sera occupée une partie de l’après-midi. Nous irons nous promener dans la direction de l’hôtel Combes avec, enfoui dans les pensées les plus impénétrables que nos esprits retiennent prisonnières en leurs tréfonds, le secret espoir de croiser la silhouette vertigineuse de Mme Heonnet dissimulée derrière son ombrelle de dentelle blanche déployée à l’encontre du vent. Maman fera alors en sorte de croiser le regard de la douairière et lorsque nous nous trouverons face à face, après bien des pièges déjoués que la déambulation incertaine des uns tend à l’empressement des autres à les rencontrer, feindra l’étonnement en lançant un « vous ici, quelle joie » maintes fois répété mentalement afin d’obtenir en retour un sourire approbateur et charmant augurant des conversations les plus excitantes sur ce-qui-se-fait-de-mieux-en-ce-moment-à-paris et qui n’aura de chance d’atteindre hélas la lointaine province qu’après d’incoercibles détournements.

La lecture d’Amélie-Journal réserve décidément d’étonnantes découvertes. Après l’éclairage public utilisant la lumière du soleil comme source d’énergie mais dont le succès semble pour l’heure très aléatoire, j’ai lu cet entrefilet déconcertant sur le châtiment qu’à la demande de leurs propres mères, il conviendrait d’infliger aux étudiants américains. L’histoire se déroule à l’Haverford College dont j’ai ouï dire qu’il a été fondé au siècle dernier en Pennsylvanie et qui passe pour un modèle dans l’art d’éduquer la jeunesse.

L’article intitulé « Maman ! » et dont le point d’exclamation annonce le ton ironique, m’apprend que le Club des mères d’enfants scolarisés dans cet établissement a organisé une campagne dans le but d’obtenir l’adoption d’un système unique de châtiment corporel dans les écoles, lequel système part du principe que, je cite, « le fouet seul peut donner des résultats appréciables ». Le fouet, soit dit en passant, que dans notre langue on nomme aussi perpignan, du nom de notre bonne ville où cet objet de supplice au manche en bois de micocoulier est paraît-il confectionné.

Les mères américaines souhaitent que le traitement - là est l’objet de leur campagne - soit égal pour tous - appréciable sens de l’équité qui fait, me dis-je, la réputation de la société modèle du Nouveau Monde - et qu’enfin une commission soit chargée de codifier le nombre de coups à administrer suivant la nature des fautes à punir. « Heureux enfants ! Excellentes mères ! », commente le rédacteur de l’article. En effet.

Dans le silence de la chambre où j’attends patiemment l’heure du déjeuner, je médite sur l’excellence des mères, persuadé que, comparée à ces matrones américaines que je me représente menaçant d’un perpignan leurs enfants apeurés, la mienne n’est pas si terrible que ses exigences à mon égard le laissent parfois faussement paraître.

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