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Un été 14 # Episode 5

jeudi 7 août 2014, par Serge Bonnery

L’éclairage au soleil

19 juillet (matin)

Vivement le dimanche 16 août ! En rentrant de l’hôpital militaire avec, sous le bras, le dernier numéro d’Amélie Journal, papa nous a annoncé avec emphase : le 16 août, nous irons au théââââââtre !

Le journal annonce en première page la représentation, au théâtre de plein air, d’une œuvre dramatique d’un certain Henri de Bornier : La Fille de Roland. Je n’ai jamais entendu parler de cette pièce que l’on dit « admirable » et qui l’est sûrement, me dis-je, pour appartenir au répertoire du Théâtre Français, ainsi que je l’apprends à la lecture de l’article. La Fille de Roland a été créée en 1875 et depuis, « le chef d’œuvre de l’illustre académicien a couru de triomphe en triomphe ».

Maman se réjouit de cette perspective. Elle s’est souvenue du titre, La Fille de Roland. Ses cousins de Carcassonne lui avaient parlé de ce drame donné en 1908 pour l’inauguration du théâtre antique de la Cité devant une foule immense de spectateurs. Ils en ont gardé, selon maman, un souvenir impérissable.

Je regrette que nous ne puissions nous rendre ce soir à la représentation de La Tosca de Puccini. Il ne faut pas commettre d’imprudence, a tranché papa dont l’avis médical est généralement sans appel. L’humidité et le froid de ces derniers jours, inhabituels pour la saison, ont rendu ma santé fragile et je commence à ressentir la fatigue du traitement que je suis pour soigner mon asthme.

Je resterai seul avec Adèle tandis que papa et maman se rendront au théâtre. Charles partira pour Montpellier par le train du soir. Je m’occuperai de mes timbres et je commencerai la lecture des premières pages de Du côté de chez Swann, le roman de ce monsieur Proust dont maman ne cesse de louer les beautés.

Aujourd’hui, plus que les articles ou les romans, ce sont les publicités d’Amélie Journal qui attirent mon regard. Je ne me lasse pas des chaussures Graule. C’est dans le magasin de la rue des Trois Journées, à Perpignan, que papa va « ganter » ses pieds parmi « les modèles d’une variété d’un style et d’un fini véritablement inimitables ».

Si la poudre Louis Legras a aussi retenu mon attention, c’est que son usage s’adresse aux personnes qui, comme moi, « ont la respiration courte », mais ceci n’est pas une expression de papa. Cette poudre a obtenu « la plus haute récompense à l’Exposition Universelle de 1900 » et je lis encore, impressionné : « C’est le meilleur remède qui dissipe instantanément les plus violents accès d’asthme, de catarrhe, d’essoufflement, de toux… » J’ai montré l’annonce à papa qui n’a pas donné suite. Nous ne passerons pas commande d’une boîte vendue 2 francs 10 par Louis Legras en personne, installé boulevard Magenta à Paris. J’entends d’ici papa grogner contre « tous ces charlatans ».

Un article de la deuxième page m’a aussi intrigué. Il s’intitule « L’éclairage au soleil » et raconte qu’un Américain « vient d’inventer un moyen d’utiliser pour l’éclairage des rues pendant la nuit, les rayons du soleil des journées claires ». L’inventeur utilise, selon le journal, « le phénomène de la phosphorescence » selon lequel certains objets, exposés au soleil pendant la journée, continuent à luire dans la nuit. La méthode consiste à badigeonner les façades des maisons avec des matières colorées ayant la propriété de phosphorescence et « la nuit, les bâtiments ainsi traités resplendissent de lumière et les rues sont éclairées a giorno ». Comme en plein jour.

J’imagine déjà les rues bigarrées du centre-ville de Perpignan. Je me dis que cela apporterait de la gaieté dans une époque où je sens mon entourage anxieux d’un avenir incertain et menaçant. J’en parlerai tout à l’heure à table pour recueillir les avis éclairés de Charles et de papa. En omettant de préciser que le coût de l’invention est actuellement bien trop élevé pour permettre sa vulgarisation. Je voudrais tant rêver toujours…

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