Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 4

vendredi 1er août 2014, par Serge Bonnery

Du côté de chez Proust

17 juillet (soir)

« Un temps de chien ! », s’est écrié papa en ôtant dans le vestibule son pardessus trempé. Il a plu toute la journée d’hier, sans discontinuer, une pluie régulière, délicate et fine, comme un rideau de tulle ondulant sous le vent, légère et silencieuse. Adèle s’est précipitée pour sécher ses vêtements, ajoutant un décisif « c’est l’automne » au jugement déjà tranché de papa.

Conséquence : je n’ai pas mis le nez dehors de la journée. A vrai dire, cela ne m’a pas fâché. J’avais à faire avec ma collection de timbres et il était temps de me mettre au piano, reprendre les exercices et poursuivre le déchiffrage fastidieux d’un impromptu de Schubert que je suis censé connaître par cœur à la rentrée. « Sur le bout des doigts », a exigé Mme Stern qui suit mes progrès au microscope après avoir promis à mes parents de faire de moi un virtuose au rythme de deux leçons par semaine. « Sur le bout des doigts ».

Mes doigts, en l’occurrence, sont gourds. Je n’as pas pratiqué pendant plusieurs jours et j’éprouve les pires difficultés à me frayer un chemin entre les pages des études de vélocité de Czerny. L’Amédée Thibout offre quelque résistance. Nous devrons nous habituer l’un à l’autre. Les premiers résultats ne sont guère concluants mais je ne perds pas espoir de dompter ce vieux sarcophage de bois sombre qui retient jalousement dans ses strates des sons venus d’un autre monde.

Maman avait projeté de prendre un chocolat chaud, l’après-midi, dans la compagnie des Mercadié. Mais à cause du mauvais temps, elle a dû renoncer à son projet et nous avons remis le rendez-vous à un autre jour. « Quand le ciel sera plus clément », avait convenu maman que les caprices du ciel irritaient.

Renoncer à un projet la contrariait toujours, surtout lorsqu’il s’agissait de mondanités au cours desquelles elle comptait en apprendre de bonnes sur untel ou untel afin d’alimenter la conversation lors du repas du soir et bien faire comprendre à papa - l’air de rien - que tout finissait par se savoir dans le petit monde clos de la bourgeoisie perpignanaise. A défaut de redouter les menaces voilées qu’elles étaient censées lui adresser dans le langage codifié des gens qui ont reçu de l’éducation, les nouvelles rapportées par maman avaient le don d’amuser follement papa qui riait aux éclats en apprenant qu’un médecin de ses amis avait été surpris par sa femme dans les bras d’une cocotte suffisamment sotte pour confondre un cabinet médical avec une chambre à coucher, à moins que le cabinet en question ne fût agencé de manière à autoriser sans la moindre ambigüité ce genre de fâcheuse méprise. Par chance, rien de tel ne saurait arriver à papa qui s’est gardé de pareille confusion en installant une distance respectable entre la maison et son lieu de travail.

La pluie redoublait d’intensité lorsque maman résolut d’occuper notre temps en me lisant les premières pages de son roman fétiche où il était question d’un personnage d’apparence plutôt jeune et qui, éprouvant les pires difficultés à s’endormir, voyait une réalité voilée envelopper sa lassitude. J’aime « l’obscurité douce et reposante » des phrases de ce Marcel Proust dont maman fait grand cas dès que l’occasion lui en est donnée, à la condition expresse qu’il ne plût pas.

Il m’est aussi arrivé parfois de me demander « quelle heure il pouvait être » tandis que je m’éveillais sans raison au milieu de la nuit et alors que je me trouvais dans ma chambre à Amélie, me croire dans celle de Perpignan, persuadé que la fenêtre était située à main droite, du côté de l’armoire, alors qu’à Amélie, la fenêtre se trouve précisément à main gauche et l’armoire contre le mur qui lui fait face. Je ne profitais pas moins des « belles joues de l’oreiller » aux senteurs de lavande, convaincu avec Marcel Proust que cette fragrance-là était celle de l’enfance et qu’un jour viendrait où seules les sensations de douceur et de fraîcheur demeureraient, confuses, lointaines, dans ma mémoire, comme les traces ultimes d’un temps perdu.

Hier, maman n’a pas lu longtemps à haute voix les premières pages de Du côté de chez Swann. J’ai été néanmoins autorisé à demeurer auprès d’elle dans le salon et, cherchant une distraction, je me suis plongé dans le numéro du mois de juin de la Gazette Catalane, une revue scientifique et médicale dont papa est l’administrateur. Je me suis amusé, comme souvent à la lecture de la presse, des publicités dont le ton est toujours très enlevé. Ainsi - encore - de la grande eau alcaline du Midi, l’eau du Boulou « fournisseur de l’Etat » ou du vermifuge Vidal anti-glaireux à la Santonine d’un chimiste montpelliérain « agréable à prendre » et d’une « efficacité constante », « pouvant s’administrer aux enfants », ce à quoi (je ne suis pas mécontent) j’ai échappé à ce jour, mais pour combien de temps…

Bien plus instructive fut la lecture de la deuxième partie de l’article consacré aux plantes vénéneuses de notre département. M. Conill, directeur d’école à Torreilles, y attire l’attention de ses lecteurs sur la toxicité des digitales, les dangers de la colchique d’automne dont « une feuille coupée entre les dents (…) suffit à provoquer une sorte de paralysie musculaire » sans parler du vératre, également nommé ellébore mais que nous appelons ici baladre. Cette plante passe pour donner de l’esprit et rendre hâbleur, ce qui a priori ne représente pas une grande nocivité. Sauf qu’utilisée pour empoisonner des rongeurs, il est arrivé qu’elle empoisonne aussi des humains comme ce fut le cas à Estagel.

La lecture de l’article m’a rendu encore plus prudent à l’égard d’un environnement qui me paraît décidément bien hostile, moi qui ne suis à l’ordinaire guère téméraire, trait de mon caractère qui me vaut les moqueries affectueuses de mon grand frère, lequel, devant l’obstacle, fût-il imaginaire, me traite de petit couard en me tirant l’oreille mais volant d’un même élan à mon secours dès qu’il me sent face à une réelle difficulté.

L’heure est bientôt venue de quitter le salon avant le dîner. Je me suis retiré dans ma chambre pour prendre un peu de repos, sur le conseils de maman auprès de qui je protestais que, n’ayant pour ainsi dire rien fait de la journée, je ne me sentais nullement fatigué. Mais tel est l’usage à la maison : chacun se retire quelques instants avant le repas du soir pour lequel nous nous retrouverons tout à l’heure. Charles n’est pas rentré. « Il arrivera bien avant le dessert… » a soupiré maman avant de prendre congé.

J’ai gravi l’escalier avec encore en tête la publicité de la Gazette pour le sirop Famel, « meilleur calmant de la toux » à base de lacto-créosote, nom suffisamment barbare pour m’ôter jusqu’au désir de tousser.

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Forum

Messages

  • Bonjour S B
    Je relis cet épisode, et je me redemande combien de lecteurs Proust pouvait bien avoir en 1914, à Perpignan (parution à compte d’auteur en 1913, diffusion ??)
    Votre amour de Marcel (que je partage) ne vous égare-t-il pas ?
    Bien cordialement
    JJC

    • Cher lecteur,
      vous avez raison sur la confidentialité de la sortie de Du Côté de Chez Swann. Mais laissez-vous aller à imaginer que la mère de mon narrateur a pu se procurer le livre par des amis ou membres de sa famille résidant (ou de passage) à Paris. Possible, non ?
      Et puis, sans le rêve et l’égarement, que serait la fiction ? merci de votre passage et de votre si attentive lecture.

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