Les cahiers de Serge Bonnery

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Raconter une histoire

lundi 23 décembre 2013, par Serge Bonnery

"Raconter une his­toire sur le web : comme autre­fois les feuille­tons, l’écrire jour après jour, semaine après semaine. Inventer des situa­tions et des per­son­nages au fur et à mesure. Ne pas avoir de plan détaillé, suivre un fil, improviser. Raconter une his­toire sur le web : se ser­vir de son blog comme d’un outil per­met­tant de réin­jec­ter à l’écriture une part d’oralité per­due..." : tel est le thème de la dissémination proposée ce mois-ci par Laurent Margantin dans le cadre des rendez-vous mensuels de la web-association des auteurs.

Le feuilleton, véritable rendez-vous littéraire dans la presse du XIXe siècle, retrouve une jeunesse perdue sur le web qui permet un fractionnement du travail d’écriture auquel doit s’ajouter dans ce cas l’élément de périodicité régulière. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois... Parmi les feuilletons que je suis le plus régulièrement possible sur internet, j’ai choisi de vous faire partager la traduction française du roman de Claudia Patuzzi publié en 2005 en Italie sous le titre La Stanza Di Garibaldi chez Manni Editori. Elle a choisi le web et son blog décalages et métamorphoses pour publier sous forme de feuilleton sa traduction qui ne s’intitule pas La chambre de Garibaldi mais Zérus, le soupir emmuré.

En préambule, j’ai posé quelques questions à Claudia Patuzzi afin d’expliquer et de mieux faire partager son projet. Je remercie Claudia d’avoir accepté de répondre et de m’autoriser à reproduire ici même plusieurs épisodes sachant que le roman complet (la mise en ligne est terminée depuis le dimanche 15 décembre) est disponible sur décalages et métamorphoses.

Entretien avec Claudia Patuzzi : "Un testament moral"


Votre livre, La Stanza di Garibaldi, raconte une saga familiale dans l’Italie du XXe siècle. Qu’est-ce qui, au départ, vous a poussé à l’écrire ?

La narration de la saga familiale — un terme, ce dernier, un peu trop restrictif, auquel je préfère celui d’histoire, où la famille n’est qu’un des ingrédients considérés — se déroule d’abord dans une localité de vacances pas loin de Rome (villa avec jardin près de la mer), point de repère de l’actualité vis-à-vis de différentes époques touchées par la narration : les années 1905-1928 à Bruxelles (première partie) ; l’été 1928 à Macerata dans les Marches (deuxième partie). J’ai commencé à écrire, sous l’impulsion du lien très fort avec mon oncle belge, qui demandait de ma part l’assomption d’une tâche assez délicate : lui rendre justice par la reconstruction de ce qui s’est vraiment passé dans sa vie dure et difficile. Pour atteindre ce but, j’ai dû combattre avec le silence de ma famille, mais j’ai eu le primordial soutien de soixante-quatorze lettres que mon oncle m’a confiées au fur et à mesure avec l’intention plus ou moins consciente de m’assigner le rôle d’exécutrice de son testament moral, de sa demande de justice. En faisant cela, j’ai eu aussi la chance de m’approprier mes racines belges et de relier, du moins idéalement, les deux familles déchirées (celle de Bruxelles et celle d’Italie) que mon oncle Ghislain voulait à tout prix réunir entre elles.

Garibaldi est un des acteurs majeurs du Risorgimento. Il est parmi les pères fondateurs de la patrie italienne unifiée. Comment cette figure historique est-elle perçue dans l’Italie d’aujourd’hui ?

La figure de Giuseppe Garibaldi a été centrale et décisive pour l’accélération du processus unitaire dans notre pays, accompli en 1870 (il y a juste 143 ans) dont Giuseppe Mazzini, Vittorio Emanuele II de Savoie et Camillo Cavour furent sans doute les trois autres pères fondateurs. Garibaldi a été toujours idolâtré par une minorité de gens engagés, tandis qu’il demeure mal connu ou incompris auprès d’une grande partie du peuple italien, nonobstant les statues, les rues et les places consacrées à sa mémoire partout en Italie. Aujourd’hui, mon pays traverse une époque très difficile ou l’on assiste à une grave tension entre l’idée de partage de l’identité nationale par une coopération stricte entre le nord et le sud du pays — à la base d’ailleurs de notre Constitution républicaine de 1948 — et les dérives individualistes et séparatistes, dont la Ligue-Nord est une des forces politiques parmi les plus représentatives. Évidemment, s’il y a encore une large majorité des Italiens qui voit dans le Risorgimento et dans la figure de Garibaldi le responsable positif de cette idée de nation italienne, européenne et ouverte vers un futur de plus en plus intégré, il y a malheureusement des gens qui, sans le dire ouvertement, renieraient le « héros des deux mondes » justement pour ses actions patriotiques. Mais le discours est beaucoup plus complexe.

Pouvez-vous expliquer le titre que vous avez choisi pour votre traduction française : « Zérus, le soupir emmuré » ?

Au temps de la première publication du livre (décembre 2005) je vivais encore en Italie. Le titre La stanza di Garibaldi est basé sur la vérité historique du séjour du héros à Macerata, en 1849, justement dans une chambre du Palais successivement acheté par la famille de mon grand-père (et père adoptif de mon oncle Ghislain). Cette vérité s’inscrit dans l’imaginaire populaire selon lequel le général Garibaldi, dépourvu d’une véritable armée, étant obligé de se déplacer continûment, aurait séjourné dans presque toutes les villes d’Italie en y laissant des traces ineffaçables. D’ailleurs, mon oncle, seul et isolé dans un monde de souvenirs douloureux, voyait en ce Palais de Macerata et dans cette chambre-musée, consacrée à la mémoire de Garibaldi, une île mythique où le désir de retrouver, avec ses deux demi-frères, les traces du passage de sa mère fusionnait avec une certaine idée de rupture et de changement révolutionnaire dans sa propre vie qu’il a longuement couvé et finalement réalisé. Ici à Paris, ma perspective a changé. Je me suis rendu compte qu’aucune différence ne se pouvait retrouver entre les comportements des deux familles lointaines. La famille de Macerata et celle de Bruxelles avaient eu la même attitude envers l’enfant illégitime de la Belge Eugénie, en l’abandonnant, depuis la mort de sa mère, dans un contexte qui n’était pas du tout adapté à sa personnalité. Mon oncle Ghislain a signé « Zérus » une de ses lettres. J’y ai ajouté « le soupir emmuré » (« murato vivo » dans la langue italienne) pour mettre en valeur le poids de sa réclusion forcée d’abord dans le noviciat des Frères chrétiens à Overjishe où il fut soumis à l’obligation du silence. Une curiosité : le mot « Zérus », n’existant que dans la langue hongroise, est traduit en Esperanto par « nulo », c’est-à-dire « aucun, personne » (« nessuno » en italien).

La photo tient une place importante dans le récit, et la photo de famille en particulier. Quel rôle joue l’image dans votre écriture ?

Jusqu’à mon adolescence, je me suis consacrée au dessin. Dans la bibliothèque de famille, il y avait beaucoup de livres d’art illustrés. J’ai étudié l’histoire de l’art et fréquenté l’école « libre du Nu » auprès de l’Académie des Beaux Arts de Rome ; après j’ai écrit une thèse sur « Bernin et Michel Ange » pour l’école de Bibliotéconomie de la Bibliothèque du Vatican. Quant à l’image, regarder c’est vivre, pour moi. J’aime prendre des photos. C’est comme si le regard et l’objet observé fusionnaient dans une seule chose solide. Le regard est tout. Mais quand j’écris, c’est l’écriture à encadrer dans un système de significations nettes et précises, la « vision » d’ensemble : ce que j’appelle « le kaléidoscope originaire ». À sa mort mon oncle a laissé un véritable patrimoine photographique que j’ai utilisé avec enthousiasme et gratitude.

Vous avez choisi de donner la traduction française de votre roman sous la forme d’un feuilleton publié sur un blog : pourquoi ce choix du web ? A-t-il modifié votre rapport personnel à l’écriture ?

Nous vivons dans une époque de changements soudains, mais je crois que l’écriture sur papier et dans le web continueront à coexister comme deux faces indispensables d’un même miroir : la pensée de l’homme. En tout cas, cette question est très complexe et je préfère reporter à une autre occasion une réponse plus approfondie...

La chambre de Garibaldi II/IV n. 65, deuxième partie


— C’est l’heure de te reposer, mon cher. Je te souhaite une bonne nuit. Je vais voir mes étoiles, dit Teresa Amadori, lui faisant signe de s’approcher.
Ghislain inclina la tête vers ses genoux en craignant qu’elle ne disparaisse : — Oui, grand-mère…
Teresa ne répondit pas. Tandis que ses deux fils la soulevaient sur sa chaise du pape, sa jupe glissa sous les doigts de Ghislain.
« Ne t’en va pas grand-mère… » pensa Ghislain, comme s’il s’agissait de sa grand-mère Amélie. Cette fois il ne sentait pas l’odeur des bonbons Milk, il ne voyait pas la fuite d’une mouette, mais une montgolfière de satin et de velours qui volait silencieuse sur les prés, au milieu des limaces, entre les ronces et les branchages, et les cris des duels…
À soixante-six ans, Teresa Amadori conservait encore le don de la légèreté qui lui avait permis de glisser sur la terre comme si c’était la lune. Ce n’était pas difficile de l’apercevoir alors qu’elle courait vers les confins du monde. « Il doit y avoir un autre moyen… », se disait-elle, soulevant chaque pétale à la recherche d’un pourquoi. Quand elle revenait de la Pieve, elle n’était plus la même. Le cou couvert de grenats rouge sombre, la chemise parcourue de colliers de coraux taillés, avec deux boucles d’oreille en or et deux larmes de perles baroques, elle était lumineuse comme une comète…
Quand Ghislain vit la chambre de Garibaldi, il ne comprit pas tout de suite les caprices de Sebastiano, peut-être parce que les volets étaient clos et que les yeux devaient s’adapter à la pénombre. Au début, il ne remarqua rien d’étrange : un grand lit, une armoire, une chaise et une fenêtre. Il allait exprimer sa désillusion quand un flot de sang le frappa comme une gifle. Il regarda autour de lui sans comprendre, puis il sentit le poids de la couleur : une vague sanglante sortait du lit et du mur d’en face en se déversant sur lui… « La chambre de Garibaldi est plus rouge qu’un cardinal de Titien ! » Il ferma encore les yeux à demi, pour mieux voir : de l’autre côté, ce n’était pas du papier peint, mais une étoffe… Juste au-dessus du lit, pendu au mur, un drapeau italien en mauvais état, prêt à prendre son vol avec deux ailes de chauves-souris bicolores, une rouge et une verte. Et cette chose à côté du lit ? Ghislain sursauta à la vue d’une ombre presque humaine… À droite, un petit homme en bois, le torse bombé, soutenait une chemise garibaldienne, couleur géranium, fraîchement repassée. Entre la tête du lit et l’étendard, quelqu’un semblait le guetter : c’était la première feuille d’un calendrier, un portrait peut-être… Était-ce le visage d’un saint ou du Christ ? Ghislain s’approcha pour le regarder et son cœur s’emballa : c’était le corsaire de Taganrog !

Le héros des deux mondes avec une auréole sur la tête se dressait sur un autel profane. Sur le fond, il y avait une rangée de baïonnettes. À ses pieds, des exvotos républicains en forme de cœur rouge rappelaient les faits d’armes de Palerme et de Marsala, les Milles qui partirent avec lui à la conquête de la Sicile et les jours glorieux de Rome et de Venise :

« Par la grâce de neuf millions de sujets au roi d’Italie »

Au centre de ces cinq cœurs, il y avait une pyramide de boulets de canon sur neuf rangées. Au-dessous de la gravure, il y avait ces mots :« Fils de l’Italie, si vous voulez sécher les larmes infinies de Venise et de Rome, peu vous importe si le prêtre ne chante pas ; voici les cierges et voici le Saint. »
Ghislain observa le buste du héros, blond et barbu, suspendu avec un air austère et rêveur sur un faux piédestal doré. Qu’avait-il dit Niba, à Bruxelles, au sujet de Garibaldi et de l’Italie ? Il se souvint de sa voix lui racontant l’Histoire comme une fable. Dans son récit, Niba avait dit plusieurs fois ce mot : le Petit père. Garibaldi était un père tout à fait différent vis-à-vis d’autres petits-pères et petits rois. Il fut le seul qui sut conduire la révolte du peuple italien jusqu’à la victoire.
— Ce peuple n’est jamais cruel, parce qu’il ne se sent pas assez trahi. Il lui manque de vrais adversaires. D’ailleurs, il n’a pas su comprendre les qualités de Garibaldi. Il est resté un peuple sans père, condamné à errer toujours !
« Moi aussi j’erre de-ci de-là, sans père. Que dis-je ? Il y a le Pape ! Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Saint-Père ! Comment pourrais-je me révolter contre un Saint ? »

— Voilà la chambre où Garibaldi a dormi depuis le 1er janvier 1849, quand il a fondé sa vaillante légion de Macerata ! s’écriait Nino pour le tirer de cette étrange torpeur. Mon arrière-grand-père était un garibaldien avec la chemise rouge !
Henriette interrompit son frère avec le ton d’une moralisatrice : — C’est moi qui dis cela. À ce temps-là, il y avait ici une petite auberge de poste avec un atelier de couture. Garibaldi y vint, accompagné du capitaine Angelo Masina…
— Et de l’homme noir avec la lance, Abujab… continua Nino enflammé, comme si cette figure au manteau sombre se trouvait devant eux.
Henriette l’interrompit :
— Lorsqu’il accepta de dormir à l’hôtel, le Maire ordonna de mettre des lumières dans toutes les rues, sur les balcons et aux fenêtres. Mais ensuite on se comporta mal avec Garibaldi…
Céleste toussa pour montrer sa désapprobation. Au lieu d’entrer dans la chambre, elle était restée à distance respectueuse.
Henriette se tut une seconde, puis, convaincue de sa bienveillance, continua :
— La commune ne voulait pas payer l’hôtel et quand Garibaldi partit il donna à la Légion des chaussures se défaisant comme du papier dans la neige.
— Et Garibaldi attrapa de l’arthrite… continua Nino.
— Et les livraisons de pain étaient toutes pourries ! conclut Henriette triomphante.
— Tais-toi, haleta Céleste, vous avez oublié de dire la chose la plus importante : Garibaldi avant de partir fut élu, par cette ville, député de la Constituante romaine…
— Et les partisans du pape se soulevèrent en criant : Vive Pie IX ! hurla Nino.
— À l’arrivée des carabiniers… soupira Henriette, Garibaldi arrêta de jouer aux cartes, jeta son sabre par terre et calma ses légionnaires emportés…
— Il examina toutes les chambres de l’hôtel, poursuivit Henriette. Il disait : celle-ci est sombre, celle-ci est bruyante, celle-là est un « miserere »… Enfin, il choisit juste cette chambre !
— Il y dormit pendant quatorze nuits, puis il déménagea dans l’ancien couvent, conclut Nino.
— Et pourquoi choisit-il cette chambre ? demanda Ghislain à mi-voix.
Céleste se mêla à la conversation :
— Parce qu’elle était silencieuse. De là un escalier monte jusqu’à la terrasse…
— Les oncles se disputent tout le temps, l’interrompit Henriette. Ils veulent tous dormir ici à tour de rôle. Mais ce sont Sirio et la grand-mère qui décident. Et Orso ne peut pas y entrer seul.
— Ce n’est pas vrai ! continua son frère. Je l’ai vu entrer en cachette et se coucher nu sur le lit avec la chemise rouge.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Céleste essayait de les traîner tous les deux hors de la chambre. Nino continuait de fixer la chemise rouge comme s’il voyait Orso, en train de rire, à la place du petit homme de bois.
— Je le jure…
— Assez ! Céleste le saisit par l’oreille et lui flanqua une gifle. Puis elle se tourna vers Ghislain, respirant avec peine : Si tu as froid, il y a le chauffe-lit… si tu dois faire tes besoins, tu vas au deuxième étage, près de l’entrée il y a les toilettes, sinon sous le lit il y a le pot de chambre… dit-elle avant de disparaître dans l’obscurité de la porte.
Resté seul, Ghislain se tourna vers la fenêtre. Son tricorne était posé sur le petit homme de bois, l’air était immobile et la fenêtre entrouverte. La chemise rouge plongeait dans une poussière dorée… Une fatigue de plomb lui cloua les chevilles au sol. Sans opposer aucune résistance, il se laissa tomber dans ce lac de sang.

Annibale Fata VI-a/VI


Perplexe, Ghislain était en train d’observer les trois « photographies » quand il sentit une main lui toucher l’épaule :
— Elles te plaisent ? dit le Niba tout en poussant l’un de ses grands soupirs, avant de lui montrer une carte postale et de prendre le rôle du narrateur.
— Donc, Ghislain, cet homme à cheval avec les cheveux longs et le poncho sud-américain, c’est Giuseppe Garibaldi.
— C’est ton grand-père ?
— Mon grand-père a été « garibaldien », un soldat qui a combattu à côté de Garibaldi.
— Mais qui est-ce Garibaldi, alors ?
— Un héros. Un libérateur. C’est grâce à lui que l’Italie est une seule nation, maintenant. Il se déplaçait infatigablement partout dans l’Italie divisée en morceaux.

— Et… ne dormait-il jamais ?

— Tous les gens, à son passage, l’hébergeaient avec enthousiasme. Ainsi, chaque village d’Italie a une stèle précisant qu’il a dormi en telle ou telle maison. D’ailleurs, il n’y a pas de place ou de rue qui ne porte pas son nom.
Niba se tut pendant quelques secondes, puis il ajouta :
— Il a dormi dans bien des chambres, mais il n’a rêvé que dans une seule.
— Toi aussi tu y as dormi ?
— Oui, plusieurs fois, tout seul…
Niba demeura pensif. Il regarda Ghislain d’un air distrait, en fixant ses pupilles sur un lieu lointain.
— Y a-t-il des fantômes dans cette chambre ?
Niba pâlit et dit : — C’est la Patronne qui a la clef ! puis il fixa longuement Ghislain et fredonna :

Va fuori d’Italia, va fuori ch’è l’ora
Va fuori d’Italia, va fuori o stranier !

Dégage de l’Italie, dégage c’est l’heure
Dégage de l’Italie, va-t-en étranger !

— Garibaldi était aussi un chanteur ? demanda Ghislain.
Niba avait repris des couleurs :
— Mais de quel chanteur me parles-tu ? C’est un hymne en son honneur ! Garibaldi a été un héros, il a porté ses idées sur la mer, voyageant de l’Atlantique à la Méditerranée…
— Quelles idées ?
Niba s’assit sur le lit, résigné : — D’abord, il était marin, c’était un corsaire.
En entendant le mot « corsaire », Ghislain fut traversé d’un frisson.
Niba s’était levé, désormais. Il regardait le sol du grenier comme s’il était rempli de l’eau salée de la Méditerranée. Puis, satisfait de cette vision qui dilatait démesurément les contours étroits de cette pauvre pièce, il reprit son récit :
— Garibaldi était à Taganrog sur la Mer d’Azov quand il fut foudroyé par les mots sur la liberté.
« Taganrog ? Foudroyé ? Liberté ? » Ghislain ne comprenait pas.

— Pourquoi les mots foudroient-ils ?
— Plus que les fusils ! Niba sourit d’un air satisfait, avant de préparer le coup final.
— Écoute Ghislain, les mots sur la liberté te frappent quand tu es déjà malade.
« Garibaldi était-il malade ? » Ghislain fronça les sourcils, préoccupé.
— Le pauvre…, s’écria-t-il.
— Pour des gens comme Garibaldi, la liberté est comme une fièvre. On l’a dans le sang dès la naissance et on ne peut pas rester tranquille. Alors, on cherche l’espace le plus grand qui soit.
— Lequel ? lui demanda Ghislain.
— La Mer ! La méditerranée, bordée de villes, ensevelies et puis ressuscitées, une mer déjà morte et toujours renaissante.
— Et Garibaldi est parti en mer ?
— Il a libéré les peuples opprimés de l’Amérique latine. Au Brésil. En Uruguay. Puis il est parti avec un brigantin pour l’Italie. La mer, lui a appris la force de la liberté. Si tu ne l’as pas en toi, tu ne peux pas la chercher.
Niba s’arrêta soudain, sa voix s’assombrit tandis qu’il recommençait à parler :
— Nous, les Italiens, nous avons eu un père, mais il était trop pour nous…
— Qu’est-ce qu’ils ont fait à Garibaldi ? Ils l’ont tué ? Ghislain avait les larmes aux yeux.
Niba prit son visage dans ses mains : — Pire : ils l’ont arrêté, ils l’ont exilé sur une île. Mais tu pleures ! Embarrassé devant le spectacle des larmes, il n’attendait que le moment de s’enfuir.
— Tu seras comme Garibaldi, n’est-ce pas ?
— Oui… mais j’ai peur que dans la chambre des rêves de Garibaldi il y ait… des fantômes !
— Bien sûr, il y en a, mais on peut aussi y rattraper la vérité ! Sans vérité on ne peut pas s’affranchir de l’injustice…
— Où est-elle, alors ?
— Tu le découvriras tout seul.
— Mais tu m’y emmèneras ?
— Oui, tu viendras un jour en Italie.
Tous les deux éclatèrent de rire. Puis Ghislain s’apaisa, assis sur le grand lit, comme s’il attendait la suite de l’histoire…

Paul II/V

Bruxelles, le 9 juin 1979

Chère petite fée,
Tu as reçu la photographie de la famille Mancini ? Regarde ces visages avec beaucoup d’attention. Que vois-tu ? Dis-le-moi au plus tôt parce que j’ai besoin d’être rassuré. Je n’y vois rien de bon, sauf la douceur de ma mère et de Paul. Et pourtant, cette étrange famille française a toléré de vivre avec mon père, ma mère et moi à Paris, jusqu’à sa mort soudaine. Je n’étais alors qu’un nouveau-né et maintenant tout m’apparaît confusément. De mes premières quatre années, dans cette grande maison, le seul témoignage que je possède est cette vieille photographie de dix-sept personnes…

Un intrus

Sur la photo, les Mancini posent en groupe dans le jardin, devant un mur blanc revêtu d’une épaisse végétation. Paul est debout à l’extrémité du groupe. Il semble avoir grossi, les yeux creusés et les moustaches retroussés. (Dans une autre photo il porte un grand chapeau rappelant les pampas argentines). La main droite est cachée sous sa veste : soit son cœur lui fait mal, soit il veut se donner des airs de Napoléon.
Gény se tient assise à côté de lui sur un siège en osier. Elle n’a que vingt-et-un ans. Son buste est tendu vers l’avant, ses jambes croisées sont cachées sous une robe sombre avec une cape de satin ou de velours. Ses cheveux tombent sur ses joues en deux bandes bouclées. Un haut chignon lui découvre le front entouré d’un invisible duvet doré. Ses yeux confiants regardent sans soucis apparents au-delà de la suite punctiforme du temps.
Tous les autres sont debout, à l’exception d’un chien noir et du groupe des petits, dont Ghislain occupe la première place sur la droite. Mais quelque chose d’étrange défigure ces visages. Un frémissement qui n’est pas celui de la jeunesse… C’est l’avidité, un mastic puissant qui recouvre chaque fente, chaque relief du visage. Il n’y a plus rien de vivant dans ces bouches tendues. Paul est le seul qui conserve quelque chose de révolutionnaire dans la pose et dans l’habillement. Mon oncle a raison d’avoir peur. Sur les fronts des Mancini, le vent de la Corse est devenu un tourbillon avide de bien-être, un cloaque de déchets urbains. Pourtant, un jeune homme se souvient des rêves de Siscu. Il est le seul qui soit favorable au mariage de Paul. Entièrement absorbé par le cigare qu’il allume, il ne regarde pas l’objectif. Il a la petite cravate de travers, les cheveux décoiffés, les moustaches retroussées. Il est Laurent, un aimable blagueur, selon mon oncle Ghislain.
Sur la photographie, le groupe est disposé en cœur. En haut, au centre de la courbe, là où les amants dessinent les flèches, il y a une femme maigre et osseuse. C’est la sœur la plus âgée : la Douairière. Son prénom, Agathe, est craint et honoré par tous les membres de la famille. Mon oncle l’appelait « la tigresse »…

La mélodie de l’eau... (extrait de l’épisode La découverte de la mer)


À la pleine lune, Le Soleil, la Terre et la Lune étaient alignés.
Ghislain regarda cette bouillonnante masse d’écume et se laissa guider par la voix de l’eau. Sans attendre Germaine, il commença à marcher sur la laisse. Qu’était-ce donc que la mer ? Cette « chose » immense et grondante ? Ghislain suivit l’invisible partition musicale des vagues, tandis que ses jambes frémissaient et brûlaient. Sur la plage, qui s’étendait devant lui sur des kilomètres, il n’y avait personne. Il commença à se dévêtir. D’abord, il ôta ses chaussures de cuir, puis il mit les mains sur l’uniforme du Pensionnat, le passa par-dessus la tête et le jeta au loin. Avec un frisson de froid, il plongea les pieds dans le sable jusqu’à sentir le bord moelleux de la plage lui serrer les talons avec douceur. En cet instant, il entendit la mélodie de l’eau et il continua à marcher. Quand les dunes avec les soldats anglais eurent disparu, il ôta son tricot de laine et ses caleçons longs jusqu’aux genoux.
Le vent était tombé. Pendant un peu de temps, il resta immobile entre la mer et l’étendue sableuse qu’elle longeait à perte de vue. Un rassemblement d’oiseaux s’éparpillait sur la plage : des cigognes, des sternes, des canards, des échassiers ondoyaient entre les miroirs d’eau. Plus loin, les sempervivums du Zwin teintaient d’un bleu violet les bords ondulés des dunes. D’autres arbustes brisaient la plate monotonie du paysage. Il vit un petit saule qui essayait d’escalader une vague de sable. Ensuite un arbuste, qui tendait ses doigts squelettiques vers le ciel. Enfin il fut troublé par la tache noire d’un sureau qui semblait un petit seau qu’on avait abandonné. Au-delà de ces inflorescences, la couleur grise de la mer ressortait riante et lumineuse.
Où était allée la guerre ? Ghislain ne la voyait plus. Il regarda cet antique bras de mer ensablé et tourna son corps vers l’océan. Quand il sentit le flot de la marée qui résonnait sous les doigts pâles de la lune et la terre se fondre dans une énorme goutte, il commença à entrer dans la mer. Comme une éponge déshydratée, son corps s’imprégna d’eau, chaque pore s’en reput avec la voracité d’un animal mourant. Il continua à entrer jusqu’à ce que l’eau lui effleurât la taille. Alors, cette mer bouillonnante d’écume s’apaisa en entrant dans le fond de ses yeux… C’était une mer fœtale, peu profonde, privée d’abîmes et de vents orageux, un bassin imprégné d’humidité parmi les courants chauds du Gulf Stream. Dans cette demeure il y avait sa mère, grande comme une péninsule submergée, peuplée de coraux et de mollusques, se balançant sur les fonds sonores de la mer calme. Sous cette eau tiède, ses yeux pouvaient enfin regarder ce qu’ils avaient perdu, voir ce qu’ils avaient contemplé durant si longtemps…
Ghislain s’abandonna à ces caresses. Il se laissa porter par les courants et ses sept organes inutiles — bouche, yeux, oreilles, narines, mains, pieds, gorge — reprirent doucement vie : ils se remirent à sucer le liquide primordial de cette source qui ressemblait à un bouillon… Comme s’il renaissait, il offrit ses cuisses au plaisir des vagues et s’abandonna à l’écume d’une ourse amoureuse… Enfin, il laissa effleurer son membre, flétri par l’absence d’amour, par ces mains flottantes…


Tous droits réservés pour les textes et les images de Claudia Patuzzi

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