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Jean Jaurès... "icône du pacifisme"

jeudi 31 juillet 2014, par Serge Bonnery

Le 31 juillet 1914 au soir, Jean Jaurès dîne en compagnie de quelques amis au café du Croissant, rue Montmartre à Paris, à deux pas du siège de L’Humanité où il doit retourner ensuite pour rédiger un « article décisif », une sorte de « J’accuse » grâce auquel il espère encore faire entendre sa voix et sauver la paix.

Cette article ne sera jamais écrit. A 21 h 40, un homme se présente armé au café du Croissant, fait feu sur Jean Jaurès qui s’écroule, atteint par une balle en pleine tête, tirée à bout portant.

L’assassin de Jaurès est un étudiant en archéologie à l’école du Louvre âgé de 29 ans. Raoul Villain adhère à un groupement nationaliste, la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, mouvement estudiantin proche de l’Action française. Lors de son arrestation, il déclare avoir supprimé un ennemi de la France.

Incarcéré, Raoul Villain devra attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour être jugé par la cour d’assises de la Seine. Le procès a lieu du 24 au 29 mars 1919. Après la « victoire » de 1918, le patriotisme pavoise dans une France qui cultive ses valeurs morales. Le verdict en témoigne : Raoul Villain est acquitté par onze voix sur douze. Quelques jours plus tôt, le 14 mars, l’anarchiste Emile Cottin qui avait blessé Clémenceau de plusieurs balles est, lui, condamné à mort.

Biographe de Jean Jaurès [1] et président de la société d’études jaurésiennes depuis 2005, Gilles Candar revient sur les derniers jours de Jean Jaurès et son combat pour la paix.

« Les forces morales dans l’Histoire »

Vous qualifiez de « fondamentalement politique » le combat que Jean Jaurès engage pour la paix. Pourquoi ?  
Parce que le pacifisme de Jaurès se fonde sur une analyse politique. Il refuse une guerre inutile et injuste, engendrée par les rivalités de puissances, les heurts entre nationalismes et les convoitises coloniales ou impérialistes. Il prévoit que la guerre signifierait un monstrueux recul de civilisation, une catastrophe aux lourdes et durables conséquences. Même si la révolution ou le socialisme devaient en profiter, ce serait dans la souffrance et la brutalité alors que la paix permet d’espérer des évolutions pacifiques et harmonieuses. Sa stratégie de lutte contre la guerre est elle aussi éminemment politique. Elle repose sur des rapports de forces et des alliances politiques et sociales, d’abord une action du prolétariat international, mais pas de lui seul.

Si la guerre éclate, Jean Jaurès l’acceptera néanmoins, « avec résolution » dites-vous. N’y a-t-il pas là de sa part un mouvement contradictoire ?  
Il luttera jusqu’au bout contre la guerre, mais si celle-ci devait néanmoins éclater, il se battra pour l’indépendance de la patrie. S’il y a contradiction, c’est celle de tout pacifisme patriote et de tout patriotisme pacifique. En tout cas, il n’y a pas tromperie car c’est le langage qu’il tient constamment, en accord avec beaucoup de socialistes. Jaurès a publié en 1911 un livre - L’Armée nouvelle - où, entre autres, il explique comment résister victorieusement à une agression allemande. Cela ne veut pas dire qu’il aurait accepté tout et n’importe quoi sur les moyens et les buts de la guerre. Mais défendre la patrie, oui.

En janvier 1914, une course contre-la-montre s’engage pour sauver la paix. Comment Jean Jaurès aborde-t-il cette période ?  
Jaurès est inquiet au moins depuis 1904 et 1905, avec la guerre russo-japonaise et la première crise « marocaine » entre la France et l’Allemagne. Précisément en 1914, la situation tend apparemment à s’améliorer. Les guerres balkaniques si meurtrières et dangereuses de 1912-1913 s’apaisent. Les rencontres parlementaires entre Français et Allemands de gauche et du centre sont encourageantes. Les thèmes pacifistes sont en progrès en France, avec Caillaux à la présidence du parti radical, les succès de la gauche, socialistes et radicaux, aux élections législatives du printemps 1914. L’Internationale socialiste pourrait enfin adopter une stratégie commune lors de son congrès prévu en août.

Jean Jaurès croit aux « forces morales » qu’il s’agit de préserver alors que la guerre devient inéluctable. Qu’entend-il par là ?  
Jaurès accorde la première place aux forces morales dans l’histoire. Son idéalisme ne l’empêche pas d’accorder une grande place aux forces économiques et sociales, mais guidées par un sens moral. Pour lui, la politique de la France, comme celle du prolétariat d’ailleurs, doivent se donner une assise éthique incontestable. Pour défendre la paix avec le prolétariat, force décisive, il compte aussi sur la bourgeoisie pacifiste, l’idéalisme des libéraux britanniques ou des progressistes américains, voire des chrétiens de tous pays. Le 31 juillet, il espère encore.

Selon vous, la réunion du Bureau socialiste international à Bruxelles, le 29 juillet 1914, est un « échec ». Pourquoi ?  
Parce que malgré des gestes forts et des paroles démonstratives, l’Internationale n’arrive pas à se doter d’une stratégie commune. Jaurès envisageait une action de masse simultanée et préventive allant jusqu’à la grève générale pour contraindre les gouvernements à l’arbitrage. Mais les Allemands et les Austro-Hongrois sont réticents. Le 31 juillet au soir, Jaurès attend encore un délégué du SPD qui n’arrivera que le lendemain et sans bonnes nouvelles de toute façon. L’inaction socialiste laisse le mécanisme fatal des alliances, des peurs et des ambitions se dérouler sans encombre.

« Le premier des assassinés »

Le 31 juillet, Jaurès projette d’écrire dans l’Humanité un « article décisif », sorte de « J’accuse ». Quelle en aurait été la portée ? 
Cet article aurait certainement repris l’essentiel des analyses contenues dans le discours de Vaise (25 juillet). Il aurait alors signifié une protestation ultime de la conscience humaine, une accusation contre le capitalisme, les gouvernements et les forces de guerre. Jaurès aurait probablement tenté une dernière chance, avec un appel à une médiation du président des États-Unis Wilson, dont il parle à deux proches collaborateurs (Renaudel et Longuet). C’est ce qui est dans le sens de son attitude lors de la dernière journée, de son entrevue orageuse avec le ministre Abel Ferry : « Vous êtes victimes d’Iswolsky et d’une intrigue russe : nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés ». Il n’était pas moins indigné devant les responsabilités austro-hongroises, allemandes et balkaniques, qu’il avait souvent fustigées, notamment à Vaise. Tout cela n’aurait pas pu enrayer le mécanisme, mais au moins cela aurait été dit et tenté... et cela aurait pesé un jour ou l’autre. La guerre se serait déroulée autrement. Et puis qui sait ?

Quel sens revêt l’assassinat de Jaurès ?  
C’est un symbole. À la fois « héros tué en avant des armées » (selon Anna de Noailles, poétesse républicaine et patriote) et « premier des assassinés » (selon Marcel Martinet, poète révolutionnaire), sa mort marque la fin de l’espérance dans le maintien de la paix et en même temps elle sert à la construction de « l’Union sacrée ». Le gouvernement multiplie les hommages et lors des obsèques le leader syndical Léon Jouhaux (CGT) proclame le soutien des ouvriers à la défense de la patrie contre l’agression. L’assassinat de Jaurès a désorienté les socialistes et les syndicalistes. Les Sociaux-démocrates allemands ont signifié qu’ils ne bougeraient pas et le 3 août l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Pire : elle attaque par la Belgique, pourtant neutre. Pour la France unanime ou à peu près, l’agression est patente et le devoir de défense nationale s’impose. Je ne crois pas que Jaurès aurait alors agi différemment mais entre le 31 juillet et le 3 août il aurait dit ou tenté des choses qui n’ont pu être...
Le sens de l’assassinat redouble de force près de cinq ans plus tard lorsque son auteur, Raoul Villain, est acquitté par la cour d’assises. Toutes les raisons du monde n’empêchent pas que la leçon de l’événement est magistralement donnée par l’écrivain Anatole France : « Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! » Dès lors Jaurès devient une icône du pacifisme.


La société d’études jaurésiennes publie les Cahiers Jean Jaurès.
La coordination éditoriale des œuvres complètes de Jean Jaurès (17 volumes parus chez Fayard) a été confiée à Madeleine Rebérioux (jusqu’à son décès en 2005) et Gilles Candar, pour la société d’études jaurésiennes.


[1Jean Jaurès, par Gilles Candar et Vincent Duclert. Editions Fayard, 688 pages, 27 euros.

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