Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 3

lundi 28 juillet 2014, par Serge Bonnery

Les suites d’un crime...

15 juillet (matin)

Je le savais ! Adèle a cuisiné hier midi un excellent gigot de nos montagnes dont papa a salué la tendresse et le goût. « Tendre comme de l’eau, Adèle ! », s’exclama-t-il dès la première bouchée, appuyant ses félicitations d’un geste de la main droite que nous lui connaissons bien, le pouce et l’index ramenés l’un contre l’autre et pivotant autour d’un point imaginaire pour imiter le mouvement oscillatoire d’un éventail. « Succulent… », ponctua-t-il en cherchant du regard notre approbation. Ce sur quoi chacun s’accorda d’un hochement de tête approbateur.

Charles est arrivé comme prévu par le train du matin tandis que papa venait de partir pour assister au défilé. Il ne m’a pas demandé de le suivre. C’est un des traits de son bon caractère : il n’impose à personne son patriotisme et son penchant pour les parades militaires. Papa est un homme tolérant.

Nous avons attendu Charles dans le salon et je me suis précipité dans ses bras dès que j’ai entendu grincer les gonds de la porte d’entrée, comme ils grincent toujours dès que quelqu’un entre ou sort. Charles était élégant dans son costume trois pièces aux reflets de ciel en été. « Dernier cri de Paris ! », avait-il annoncé avec fierté en époussetant sa veste d’un léger revers de la main. « Tu es incorrigible, mon fils… », avait chuchoté maman en l’embrassant. La journée s’annonçait belle malgré les nouvelles tristes qui nous parvenaient d’Europe.

Depuis l’assassinat de cet archiduc, à la fin du mois de juin, dans une ville dont j’ai découvert le nom en le lisant dans les journaux, je sens que des événements importants sont en train de se produire contre lesquels nous ne pouvons rien et que les silences appuyés de papa qui, d’habitude, commente abondamment l’actualité à l’heure des repas, cache quelque chose de grave. Une inquiétude sourde plane sur nos conversations. Je n’ai pas le courage de poser des questions. J’ai consulté mon atlas pour voir où se situait Sarajevo sur la carte de l’Europe. Je me suis rassuré en me disant que nous sommes bien loin de ces contrées et que les troubles qui s’y déroulent ont, ma foi, peu de chances de nous atteindre.

Du drame de Serajevo, selon une orthographe jusque là inconnue de moi, il était question presque tous les jours dans les éditions du journal l’Eclair du début du mois de juillet que Charles a ramenées de Montpellier. Il les avait roulées dans son sac et les a jetées sur la table du salon en lançant un laconique « que de bonne nouvelles en ce moment… » sur un ton dont je ressentis l’amère ironie.

« L’archiduc François Ferdinand était-il l’ennemi irréductible des Slaves de l’empire dualiste et l’ardent propagateur de l’idée d’une action guerrière contre les Slaves non soumis au sceptre des Habsbourg ? », s’interrogeait le rédacteur de l’article publié en première page de l’édition du mardi 7 juillet sous le titre « Les suites d’un crime ». J’avoue que je ne comprends rien à ce charabia sinon que les mots « ennemi irréductible » et « action guerrière » ne me disent rien qui vaille. On parle aussi dans ce numéro de la crise balkanique, ce qui ne m’inspire pas davantage confiance dans le proche avenir.

J’ai été plus amusé par la photographie des hauts fonctionnaires de la Compagnie du Midi rassemblés à l’occasion de l’inauguration de la ligne d’autocars entre Cerbère et Luchon et, à côté, celle du pont de pierre démoli à Meyrueis, dont j’ignore la position géographique, pour faire place à la construction d’un pont métallique. Enfin, je ne pouvais pas rater l’imposante publicité pour les eaux du Boulou qui barrait de part en part en caractères gras la page suivante du journal. Une eau que papa conseille à nombre de ses patients pour soigner leurs maux d’estomac, de foie, d’intestin ou encore de vessie.

« Quand je pense que certains vont chercher à Lourdes… », s’amuse parfois mon mécréant de père qui place la raison au-dessus de tout et dont je crains - moi qui fréquente le catéchisme avec la rigueur que l’on peut attendre d’un enfant - qu’avec ses idées claires, il ne soit promis aux flammes d’un éternel enfer. Pauvre papa, me dis-je dans ces moments où je l’entends proférer des blasphèmes et où je sens mon corps saisi de peur.

Charles, lui, ne paraît avoir peur de rien. Il s’est assis dans le grand fauteuil du salon et, tandis que midi approchait, lança à l’adresse d’Adèle : « Je prendrai bien un petit verre de vieux Banyuls », ce dont notre bonne s’acquitta avec célérité, les désirs de « SON » Charles étant des ordres.

J’aime l’odeur épicée de ces vins vieillis dont la robe trouble dessine des arabesques dans les verres de cristal. J’ai le droit de tremper mes lèvres dans celui de maman. Les jours de fête comme le 14 juillet seulement.

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