Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 2

jeudi 24 juillet 2014, par Serge Bonnery

« D’or et de braise... »

14 juillet (matin)

L’affaire a été rondement menée, comme papa aime traiter les affaires, sans perdre une seconde, quitte, comme le regrette parfois maman, à ne pas réaliser tout à fait une affaire. Hier matin, nous nous sommes levés à l’aube. J’ai avalé en hâte le petit déjeuner préparé par Adèle. Et tandis qu’elle partait au marché avec une liste longue « comme un jour sans pain », papa et moi avons couru au bureau d’Amélie Journal en doutant qu’il fût ouvert à cette heure.

En effet, nous dûmes patienter devant la grille fermée. Lorsque l’employé arriva (il était vêtu d’un élégant pantalon de toile claire et avait retroussé jusqu’aux coudes les manches de son ample chemise), il nous reçut en toute hâte, mécontent que papa bouscule ses habitudes. Il dut insister (et lorsque papa insistait, de sa voix grave, souveraine, il était difficile de contrevenir à ses ordres) pour qu’il appelle sur le champ le propriétaire du piano qui, par chance, était un lève-tôt et possédait le téléphone.

Nous pénétrâmes un peu plus tard dans une vaste demeure d’Amélie dont les pièces avaient été vidées les unes après les autres et où demeuraient seulement quelques meubles recouverts de draps blancs. Un terrain de jeu idéal pour les fantômes, me dis-je. L’homme, affable, nous reçut dans un salon où nos pas résonnaient. Une pâle lumière matinale filtrait à travers les persiennes qui étaient demeurées fermées.

Le piano gisait, dans une encoignure, comme abandonné. Le drap qui le protégeait avait été ôté et traînait à même le sol. On eût dit un linceul. Je fus invité à m’asseoir à l’instrument pour l’essayer et donner mon avis. C’est lui, le pianiste, dit fièrement papa à l’homme affable qui acquiesça d’un léger mouvement de tête. J’étais gêné de cette mise en scène. Quant au piano, il affirmait, ma foi, une certaine personnalité. Quelques touches, plus dures que les autres, résistent à mes mains d’enfant. Mais dans l’ensemble, il sera jouable après une bonne séance d’accordage.

Il y a un très bon accordeur au Boulou, pas très loin d’ici, et il se déplace facilement, nous renseigna le vendeur tout heureux de voir que l’instrument convenait au pi-a-niste. Papa, toujours pressé en affaires, n’en discuta même pas le prix. La vente fut conclue sur le champ et il fut décidé que le piano serait livré le soir-même. Adèle aurait à rendre au bois toute sa patine et, se réjouit papa sur le chemin du retour, tu disposeras maintenant d’un piano, ici, pour ne pas perdre la main pendant tes vacances.

Papa et maman avaient tenu expressément à ce que j’apprisse le piano en souvenir de mon arrière grand-mère maternelle dont tout le monde disait qu’elle était une sainte femme (elle ne manquait jamais une messe ni vêpres) et une pianiste admirable. A la fin de sa vie, elle s’était offert un Pleyel venu directement de Paris et dont la légende voulait qu’il fût joué par Chopin lui-même, mais aucune preuve tangible ne permettait de l’affirmer. C’est sur ce piano-là, quoi qu’il en soit, que j’ai accompli mes premiers pas et sur lequel je travaille encore aujourd’hui.

L’Amédée Thibout est certes plus modeste. Papa n’a pas souhaité se mettre trop en frais pour ce second instrument. On ne sait jamais, avait-il glissé à maman, s’il lui prend un jour d’arrêter, chose qui, pour l’instant, ne me traverse même pas l’esprit.

C’est Charles, mon frère aîné, qui un beau jour a décrété qu’il ne toucherait plus jamais un instrument de musique de sa vie. Papa est entré dans une colère noire et maman s’est mise à pleurer. Mais ils furent bientôt consolés tous les deux lorsque Charles annonça à la famille qu’il avait décidé de devenir médecin. Tout le monde fut soulagé après avoir craint qu’il ne fût saisi par le démon des poètes. Ni papa ni maman n’appréciaient qu’il fréquente assidûment le groupe de jeunes gens formé à Perpignan autour d’Albert Bausil, le fondateur du journal satirique Le Cri Catalan où il était parfois question de politique, un peu de littérature et beaucoup de poésie et de sport.

Mon frère Charles a deux passions dans la vie : son corps qu’il admire à longueur de journée dans le grand miroir du vestibule et le rugby. Il évolue dans l’équipe de l’AS Perpignan et est devenu un héros national dans la famille depuis que lui et ses camarades ont conquis pour la première fois le titre de champion de France.

Le Cri Catalan en a fait grand cas dans ses numéros hebdomadaires du printemps dernier. A la maison, Charles conserve comme un trésor de guerre l’exemplaire du samedi 2 mai qui annonce la grande finale du lendemain entre Perpignan et le Stadoceste Tarbais. Dans l’article qui tient toute la première page, Albert Bausil s’en prend à « ces messieurs de la commission centrale » qui avaient affirmé « trop tôt qu’il n’y avait plus de Pyrénées » ! Si j’ai bien lu Bausil (parce que tout cela me passe un peu au-dessus de la tête) tout aurait été fait en haut lieu pour que le Racing et Bayonne accèdent à la finale mais c’est un tout autre scénario qui s’est joué en dépit des « cuisines » parisiennes et autres « combinaisons savantes » de ces messieurs… Et Bausil de célébrer avec son lyrisme habituel, dans la finale à venir, le triomphe des Pyrénées !

J’entends encore la voix de Charles - c’est un beau baryton - emplissant tout le salon à la lecture de l’article. Depuis plusieurs jours, l’effervescence avait gagné toute la ville et j’avais beau me sentir protégé dans ma chambre, au milieu de mes timbres et de mes partitions, je ne pus échapper à la fièvre et au tumulte qui précédèrent le grand jour. A l’école, j’étais à ma manière un petit héros de l’histoire : le frère de Charles qui, avec sa large moustache et sa tenue de balle exceptionnelle, faisait rêver mes congénères.

Sur l’insistance de Charles, nous nous sommes tous rendus le dimanche 3 mai à Toulouse où avait lieu la finale. Papa comptait fermement sur le talent de l’équipe en général et de son aîné en particulier pour ramener le trophée au pied du Castillet et ajouter ce fait d’armes au blason familial. Et si en plus, Charles contribuait à la victoire en marquant quelques points, le triomphe serait total !

Papa ne connut pas cette ultime joie mais il ne montra pas sa déception. L’ASP a certes remporté le titre, mais Charles n’a pas fait parler le « planxot » comme on désigne, chez nous, le tableau sur lequel s’affiche en temps réel le score des deux équipes. Les trois héros de la finale, ceux qui marquèrent les points de la victoire, s’appellent Félix Barbe (le capitaine), François Nauté et Aimé Giral. Ils sont tous trois en médaillon à la une du Cri Catalan du samedi 9 mai qui célèbre le titre dans un élan de ferveur incroyable.

J’ai surtout retenu la chanson écrite de sa plume et par laquelle Bausil débute son article :
« Nous vaincrons / Partout où nous irons / En tenant le ballon / Ne vous déplaise / Et portant sur tous nos écussons / Les fièr’s couleurs perpignanaises / Nous avons / Au-dessous du téton / Le cœur du Roussillon / D’or et de braise ! / Partout où ces couleurs brilleront / Nous serons les derniers champions… »

Il a régné sur la ville une grande agitation après le sacre jusqu’au repas de gala du 9 mai dont, grâce à Dieu, j’ai été exempté, papa arguant du fait qu’un enfant de dix ans n’était pas à sa place dans un banquet d’après match. Je dois confesser dans ces pages que je ne manifeste pas un goût particulier pour ce genre de manifestation pas plus que pour les matches de rugby mais je n’en dis mot parce que j’ai trop de respect et d’admiration pour Charles qui est un frère idéal.

Hier soir, le piano a été livré comme prévu et j’ai pu écorcher quelques gammes, le temps de trouver mes marques sur le clavier qui nécessitera en effet quelques ajustements. Maman, qui a conservé de sa jeunesse quelques notions de musique, en parlera à l’accordeur.

Ce matin, le calme règne dans la maison. Tout à l’heure, Papa se rendra comme chaque année au défilé avec ses amis militaires. Il ne dérogerait pour rien au monde à cette tradition. Charles arrivera par le train. Il passera la journée avec nous et ramènera sûrement quelques nouvelles de Montpellier sur la situation en Europe où l’on dit que les peuples s’apprêtent à prendre les armes. Je ne sais pas ce que c’est que la guerre. Je ne l’ai vue que sous forme d’images dans les livres d’Histoire. Quelque chose me dit qu’on nous cache la vérité, à nous, les enfants, sur cette propension des hommes à se faire du mal.

Le soleil brille aux fenêtres. La chaleur semble vouloir s’installer, après les jours maussades et frisquets que nous venons de passer. Nous serons tous réunis ce midi. Adèle mettra les petits plats dans les grands. Je parie que nous mangerons du gigot. J’ai opté pour un nouveau rangement de mes timbres. Cela demandera plusieurs jours de travail. Je n’ai pas envie de penser à autre chose en ce moment.

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