Les cahiers de Serge Bonnery

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Un été 14 # Episode 1

lundi 21 juillet 2014, par Serge Bonnery

Amélie, soleil couchant

12 juillet (soir)

Un soleil glissant vers le soir caressait encore les crêtes qui dominent Amélie-les-Bains lorsque la voiture nous a déposés tout à l’heure devant la maison que papa est venu ouvrir dès hier pour en chasser les odeurs âcres. Adèle est arrivée ce matin avec les bagages. Elle a eu tout le temps de préparer les chambres et de dépoussiérer la vaisselle. Je prends le pari qu’elle s’attaquera aux cuivres demain, dès que maman sera partie aux thermes Pujade et qu’elle disposera de son temps à sa guise.

Maman est toujours derrière Adèle. Non qu’elle l’accable d’ordres et de reproches (elle lui accorde une totale confiance pour les questions domestiques), mais plutôt pour chercher auprès de cette femme dévouée à la famille comme l’avait été sa mère autrefois, et sa grand-mère encore avant, une conversation amicale. Que dit-on sur le marché ce matin ? Avez-vous demandé au fleuriste si nous pourrions compter bientôt avec des catleyas pour égayer le salon ?

Maman s’est entichée de ce genre d’orchidées venues des Amériques tropicales depuis qu’elle sait qu’Odette de Crécy en orne sa coiffure, ainsi que la vit Swann après l’avoir cherchée dans tout Paris tandis qu’il pensait la retrouver comme d’habitude chez les Verdurin. Depuis l’automne dernier, Marcel Proust qui, pensais-je, aurait pu soigner son asthme à Amélie, est une des lectures favorites de maman. Elle ne quitte jamais la maison sans son exemplaire de Du Côté de Chez Swann qu’elle emmène partout, jusque chez son coiffeur. Papa le lui a fait relier et le voici maintenant revêtu d’une peau de cuir couleur bordeaux agréable au toucher.

Nous dînerons ce soir avec ce qu’Adèle aura improvisé en attendant de faire son marché, demain, aux premières lueurs du jour. Je suis tout de suite monté dans ma chambre et j’écris cette page sur la table en bois de forme ovale, repliable à ses extrémités, qui autrefois se trouvait dans la cuisine où elle a été remplacée par une beaucoup plus imposante sur laquelle Adèle peut vaquer à son aise, soit qu’elle étale les ingrédients nécessaires à l’élaboration du repas, soit qu’elle dispose, en rangs serrés, alignés comme de vaillants petits soldats, les cuivres qu’elle va s’appliquer à faire briller.

J’ai installé à côté de moi ma collection de timbres qui, à l’instar du Swann de maman, ne me quitte jamais. Elle s’est enrichie dernièrement de celui émis pour la nouvelle année par la Société de secours aux blessés militaires. Il représente un drapeau français et un drapeau de la Croix rouge flottant au vent avec la mention : « Pensez à nos soldats ». Nos soldats, comme dit le timbre, se battaient en début d’année au Maroc contre des tribus berbères qui, racontent les journaux, se seraient révoltées. Papa n’aime pas cette guerre au Maroc. Il dit qu’elle ne présage rien de bon.

J’aime lire les journaux que papa ramène à la maison. Ce soir, il a couru au kiosque pour se procurer le dernier numéro d’Amélie Journal. Cette publication lui est d’une lecture précieuse chaque fois que nous arrivons à Amélie. Demain, papa se rendra à l’hôpital militaire saluer ses confrères médecins et il aime bien connaître, avant, les noms de quelques officiers récemment hospitalisés et dont Amélie Journal fournit une liste hebdomadaire.

Le numéro daté d’aujourd’hui, dimanche 12 juillet, lui a ainsi appris l’arrivée, la semaine dernière, de Louis Deschamps, commandant en retraite, d’un nommé Mathieu, lieutenant au 29e bataillon de génie. Fontaine, capitaine au 5e bataillon d’infanterie d’Afrique, Bocher, agent technique de la marine ont également été admis parmi d’autres militaires malades ou convalescents.

Maman et moi plongeons plus volontiers dans la liste des curistes arrivés ces jours-ci dans la station afin d’y identifier les familles de nos connaissances avec lesquelles nous partagerons bientôt le chocolat chaud de Cantaloup à la terrasse du café des Thermes.

Maman s’étonne de la présence de la famille Mercadié à l’hôtel Martinet. L’ingénieur des ponts et chaussées, sa femme et leurs enfants avaient leurs habitudes à l’hôtel Combes. Les Mercadié passent les deux mois d’été à Amélie. Le reste de l’année, ils vivent à Alger où le père exerce sa profession. A l’hôtel Combes, justement, M. et Mme Guittet de Chartres, sont déjà là. L’architecte est un vieil ami de papa. Je crois qu’ils étaient militaires dans la même caserne avant que M. Guittet ne choisisse une autre voie et que papa ne décide de faire don à l’armée de sa vocation médicale. Melle Gabrielle Gatumel, de Béziers, « tiens, encore celle-là », marmonne maman, s’est installée villa Belle Vue. Elle n’aime pas trop voir cette jeune femme, surtout quand elle s’approche un peu trop près de papa.

Mais ce qui, pour l’instant, retient surtout l’attention de papa est la petite annonce parue au bas de la première page du journal où il est question d’un piano à vendre, à l’état neuf, de marque Amédée Thibout. Les pianos Amédée Thibout étaient surtout connus plus pour leur prix modique que pour leurs réelles qualités musicales. Mais selon papa, cela serait sûrement suffisant pour me permettre de poursuivre mon apprentissage lors de nos séjours prolongés à Amélie. Pour plus de renseignements, il fallait se rendre au bureau du journal.

Nous irons demain matin sans perdre une minute, avait-t-il décidé. En espérant que la vente de l’instrument ne serait pas déjà conclue.

à suivre...
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