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La Ballade de Ribemont-Dessaignes

lundi 14 juillet 2014, par Serge Bonnery

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Le livre La Ballade du Soldat de Georges Ribemont-Dessaignes et les 34 lithographies de Max Ernst qui l’illustrent sont exposés à la Maison Bousquet de Carcassonne.

Avant de mener une vie pauvre, à l’écart du monde, dans sa maison de Saint-Jeannet (Alpes-Maritimes) construite grâce à la générosité du premier mari de sa femme, le poète Georges Ribemont-Dessaignes avait mené les combats contre son temps : il avait combattu la guerre d’abord dans le mouvement Dada aux côtés de Tristan Tzara, puis il avait voulu changer le monde avec les surréalistes rangés en ordre de bataille autour d’André Breton.
Il a fallu le lien d’amitié qui s’était noué avec Alphonse Chave et son fils Pierre, galeristes à Vence, pour sortir un déjà vieil homme de l’ombre. « Pour ses 80 ans, en 1965, se souvient aujourd’hui Pierre Chave, nous lui avons rendu hommage à travers une exposition à laquelle ont participé une vingtaine de ses amis artistes. Malgré le temps, aucun ne l’avait oublié ».

Le peintre Max Ernst avait accepté de prêter une toile. « C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés, à Vence, le jour du vernissage ». Peu après, Pierre Chave reçoit de Ribemont-Dessaignes le texte de La Ballade du Soldat, un poème hors norme dans sa forme comme dans son propos. « Nous sortions de la guerre d’Algérie, ce texte était d’une acuité inimaginable. C’est un témoignage universel sur toutes les guerres et tous les conflits, toujours d’actualité », estime Pierre Chave qui demanda à Max Ernst un frontispice pour l’édition du texte qu’il préparait.
« Max Ernst a accepté, puis il s’est pris au jeu et a finalement réalisé 34 lithographies ». C’est l’ensemble de ce travail à six mains - celles du poète, celles du peintre et celles du lithographe Pierre Chave - qui est montré tout l’été à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne où l’œuvre de Max Ernst - il fut l’ami du poète blessé qui collectionnait ses tableaux - s’inscrit dans une résonance particulière.

Le texte de Georges Ribemont-Dessaignes, les 34 lithographies et - inédites - les planches d’essais sont accompagnés, sous vitrines, des versions anglaise et allemande souhaitées par les artistes. « Georges Ribemon-Dessaignes et Max Ernst voulaient que le texte soit accessible au plus grand nombre, c’est pourquoi nous avons tiré le texte en trois langues et que nous avons aussi réalisé une édition ordinaire afin que tous les soldats puissent emporter le livre dans leur paquetage », raconte Pierre Chave.
Antimilitariste, le texte dénonce avec virulence l’absurdité de la guerre.

« En tant que militaire affecté à des tâches humanitaires, Georges Ribemont-Dessaignes s’était occupé des gueules cassées de la Grande Guerre. Il avait été confronté à cette terrible réalité. Les premières notes que lui avaient inspirées ces visages étaient restées dans des cartons. Il s’en servira plus tard pour écrire La Ballade du Soldat. Max Ernst, de son côté, avait combattu côté allemand. Les deux amis étaient marqués par cette période et ils ne voulaient qu’elle se reproduise à aucun prix », explique Pierre Chave.
Contre la logique militaire et les va-t’en guerre, La Ballade du Soldat paraît en 1972 après deux guerres mondiales et de non moins sanglants conflits coloniaux. Où Georges Ribemont-Dessaignes retrouve l’énergie créatrice du disciple de Dada qu’au fond, il ne cessa jamais d’être. Fidèle à ses convictions. Jusqu’à son dernier souffle.

« Comme une couronne d’immortelles »

Lors de sa première publication en 1972, le livre La Ballade du Soldat connut le succès grâce aux 34 lithographies de Max Ernst qui lui donnèrent sa valeur et sa notoriété. « Le texte passait un peu au second plan », se souvient Pierre Chave. Georges Ribemont-Dessaignes, après avoir été un acteur de premier plan au temps de Dada puis à la tête de sa revue littéraire Bifur, était un poète oublié du public.

L’un des intérêts de l’exposition de la Maison Bousquet est de redonner aujourd’hui au texte toute sa place, aux côtés des œuvres du peintre. Le visiteur peut le lire intégralement dans le parcours et découvrir ainsi l’acuité d’une plume qui n’avait rien perdu de sa fièvre dadaïste. « Une deux, une deux, une deux, Nom de Dieu, Une deux, une deux, Soldat Lecoq, Soldat Breloque, Au pas, nom de Dieu Une deux, une deux, une deux » : dès ses premiers vers, le poème met en scène l’obéissance du soldat auquel « on a mis un fusil entre les mains » et auquel on a dit : « Tu tueras ».

« Tandis que le clairon claironne, le Sergent frissonne Il sent dans son ventre comme une couronne d’immortelles, Regrets éternels, Une sueur amère mouille ses aisselles. Sergent ! Sergent ! Qu’as-tu donc fait des beaux jours de ta vie ? », lit-on plus loin, comme une prise de conscience de la réalité du conflit auquel nul n’échappe. « Il paraît que c’est la guerre, Dans les forêts, dans les grandes plaines, Dans les villes, sur la mer, Dans le ciel, à travers les orages, Eh quoi, c’est la guerre ! » La guerre jusqu’à ce que « tombe dans le silence (...) le dernier chant d’amour (...) dans la ville sans âme ». La guerre qui détruit tout sur son passage et contre laquelle Max Ernst et Georges Ribemont-Dessaignes se sont dressés.


Nous remercions Pierre Chave, de la galerie Chave à Vence, d’avoir accepté un entretien pour raconter la genèse de La Ballade du Soldat. Nous le remercions aussi pour nous avoir autorisé à reproduire certaines lithographies de Max Ernst exposées à la Maison Bousquet.

L’exposition est ouverte du mardi au samedi jusqu’au samedi 29 novembre 2014 à la Maison Joë Bousquet, 53 rue de Verdun à Carcassonne. Téléphone : 04 68 72 50 83. Courriel : centrejoebousquet@wanadoo.fr

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